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BIBLIOTHÈQUES * 




DEUX NATIONALITÉS RUSSES 



Il est incontestable que la situation géographique fut la pre- 
mière cause des différences entre les nationalités en général. Plus 
un peuple occupe un degré inférieur dans la civilisation, plus les 
circonstances géographiques aident à lui donner un type spécial. 
Les peuples qui n'ont pas de principes fixes, se transportent faci- 
lement, émigrent d'un pays à un autre, car ils ont bien peu de 
liens qui les attachent à leurs anciennes demeures. Après avoir 
émigré et s'être fixés dans de nouveaux lieux, ces peuples no- 
mades se transforment facilement et ne tardent pas à changer de 
mœurs, en prenant le caractère naturel du nouveau pavs. La résis- 
tance sera d'autant moins importante que les moyens de support 
feront plus défaut. 

Il en est tout autrement pour un peuple qui. dans ses premières 
demeures, s"est acquis tout ce qui pouvait le satisfaire et ce qui 
lui paraissait utile ou sacré. Un tel peuple, en émigrant dans de 
nouveaux territoires, y transporte ses pénates, ses principes, qui 
lui deviennent des supports lorsque les circonstances de la nou- 

' Sous ce titre un peu ironique, Kostomaroff publia cet opuscule pour établir 
la 'différence entre les Russes et les Ukraniens. Un peu vieilli, ce travail exiger.nit 
une mise au point conformément aux derniers résultats des études historiques ; 
malgré cela, c'est une œuvre très intéressante et. jusqu'à aujourd'hui, unique sur' 
ce sujet. 

Michel Kostomaroff (1817-1SS5), fils d'un seigneur, étudiant à l'Université de 
Charkov, était professeur de gymn.Tse, plus tard professeur à l'Université de Kiev. 
Comme un des membres de la société de Cyrille et Methodius, il fut emprisonné 
(comme Chevtchenko. Koulich. etc.) et déporté à Saralov. Après l'amnistie 
(Alexandre II), il voyagea en Europe, devint plus tard professeur d'histoire à l'Uni- 
versité de Pétersbourg et y fonda la Revue ukranienne Osnoza. Ses œuvres litté- 
raires n'ont que peu de valeur ; par contre, comme historien, il s'est acquis une 
grande gloire. Ses œuvres historiques (20 volumes) ont toutes trait à l'Ukraine. 

Cette traduction est faite sur l'édition de Tarnopol. 1886, et celle de Lemberg, 
1006. 



DEUX NATIONALITES RUSSES 



velle patrie l'amèneront à introduire des changements en lui-même. 

Supposons par exemple qu'un Anglais s'établisse sous les tro- 
piques : il y transportera sa civilisation, les mœurs, les idées de 
son île septentrionale.. 

Par contre, il n'en serait pas de même d'une tribu de Peaux- 
Rouges transportée en Russie. Ces Indiens vivant au milieu des 
Russes prendraient vite l'apparence de la nationalité dominante. 
Supposé qu'ils vivent à l'écart, sans se rapprocher de peuples 
civilisés, en quelques générations, sous l'influence du climat, du 
terrain, ils auront changé, et une nouvelle nationalité en sera 
issue, mais cela ne se sera produit que très graduellement, en ne 
préservant que. quelques traits qui rappelleront l'ancienne patrie 
si éloignée. 

Dans l'antiquité, aux époques de la jeunesse des nationalités, 
ces pérégrinations d'un pays dans un autre, créaient des types 
diversifiés et produisaient des nationalités. Mais la migration et 
les changements géographiques ne formaient pas les seuls fac- 
teurs dans, la transformation des peuples et. à l'origine, il s'y 
ajoutait encore les circonstances historiques. Les peuples en émi- 
grant d'un pavs dans un autre, ne restaient pas isolés, mais ren- 
contraient d'autres peuplades, se mêlaient, luttaient avec elles, et 
de ces rapports dépendaient la formation et le développement de 
leurs manières de vivre. 

D'autres peuplades se sont transformées sans émigrer. mais 
c'est par suite de l'invasion et de l'influence des voisins ou 
d'étrangers. Enfin, tel ou tel changerrient dans la vie commune 
s'est fait sentir dans l'état de la population et lui a imprimé pour 
l'avenir un certain cachet différent du premier. Ainsi, peu à peu, 
dans le cours des temps, le peuple changeait, n'était plus tel qu'il^ 
était auparavant. Tout cela forme ce qu'on peut appeler les cir- 
constances historiques. 

Un degré plus ou moins élevé de civilisation hâte ou retarde la 
, transformation; un peuple instruit conservera plus obstinément 
ses vieux usages, il gardera fermement ses coutumes et. pendant 
longtemps, la mémoire de ses aïeux. Rome, par exemple, ayant 
conquis la Grèce et conquise à son tour par la civilisalion grecque; 
au contraire, la Gaule, tombée sous la domination de Rome, perd 
sa langue et sa nationalité parce que les conquérants étaient plus 
' avancés en civilisalion que les conquis. 



DEUX NATIONALITES RUSSES 2 

Les rapports avec un peuple plus faible renforcent la nationalité 
du plus puissant, tandis que le frottement avec un peuple plus 
fort la rend plus faible. 

Une nationalité peut se former à différentes époques de déve- 
loppement du peuple, mais ce travail se fait plus facilement dans 
une période d'enfance qu'à une époque avancée de vie intellec- 
tuelle. 

Des changements de nationalité peuvent être amenés par des 
causes opposées, par exemple : par le besoin d'un large dévelop- 
pement, par la misère et la décadence de l'ancienne civilisation, 
par une fraîche et joyeuse jeunesse du peuple ou par sa vieillesse 
caduque. 

D'un autre côté, la stabilité de la nationalité peut aussi bien 
provenir du développement de la civilisation, lorsque le peuple 
s'est assuré ce qui le conduira à un travail continu dans la même 
sphère, lorsqu'il a une suifîsante provision d'intérêts pour en 
tirer de. nouveaux éléments de culture — que du manque de 
motifs extérieurs pour continuer à développer les matériaux en 
réserve — et lorsqu'il se contente de l'état existant chez lui et ne 
désire pas marcher en avant. 

_ Chez les peuples, qui ont des rapports avec d'autres peuples 
plus avances, nous remarquons que les couches supérieures s'ap- 
proprient la nationalité étrangère du peuple dominateur, tandis 
que les classes inférieures gardent la leur, car la situation de la 
masse opprimée ne lui permet pas d'aspirer à l'évolution d'insti- 
tutions qu'elle possède depuis longtemps. La même cause empê- 
chera les couches malheureuses d'adopter une nationalité étrangère 
comme le font les classes aisées. 

La littérature est l'âme de la vie publique, la conscience de la 
nationalité. Sans littérature, la nationalité n'est plus qu'un phé- 
nomène passif. Plus la littérature d'un peuple est riche et étendue, 
plus aussi sa nationalité est solide, et c'est une garantie qu'il dé- 
fendra obstinément sa nationalité contre les éléments hostiles de' 
la vie historique, et plus l'essence même de sa nationalité s'exprime 
énergiquement et clairement. 

.Mais quelle est cette essence en général? Les signes d'une vie 
extérieure forment la somme des phénomènes par lesquels une 
nationalité se distingue d'une autre : par ces signes, se révèle ce 
qu'il y a au fond même du cœur du peuple. La constitution spi- 



4 DEUX NATIONALITES RUSSES 

rituelle, le degré de sentiment, le tour d"esprit, la direction de la 
volonté, les idées sur la vie sociale et intellectuelle, tout ce qui 
moule le caractère et les coutumes du peuple, voila les causes 
intérieures de ces particularités qui donnent la vie et la solidité 
au corps de la nation. Naturellement tout cela ne se manifeste pas 
séparément, un point après Tautre, mais tout ensemble, ou se 
supportant, se complétant mutuellement et formant un tout, une 
nationalité bien distincte. 



Appliquons à présent ces principes à notre but. qui est de défi- 
nir la différence entre la nationalité grande russienne et la nationa- 
lité petite russienne ou ukranienne. 

Le commencement de cette distinction et la séparation des 
Slaves en diverses peuplades se perdent dans la nuit des temps. A 
l'époque où la littérature grecque commence à parler des Slaves, 
ceux-ci étaient déjà séparés en de nombreux peuples formant de 
grandes agglomérations ou de petites divisions : il est presque 
impossible d'en localiser quelques-unes. Procope partage les Sla- 
ves en deux grandes branches : les Antes et les Slaves. Jornandes 
les divise en trois branches : les Slaves. les Antes. les Venètes. 

S.ins doute ces branches se subdivisaient encore en d'autres: 
c'est ce que montrent les renseignements de Procope et de Mau- 
rice, qui nous disent que les Slaves se faisaient constamment des 
guerres intestines et vivaient en groupes, à l'écart les uns des 
autres. Or. tant que les peuples guerroient les uns contre les 
autres, il se produit naturellement entre eux des différences ethno- 
graphiques, des distinctions., etc. Constantin Porphyrogénète 
compte déjà plusieurs petites branches de Slaves. 

Notre premier annaliste, en nommant les- Slaves (de Russie) les 
divise en plusieurs parties, chacune a)-ant ses particularités et ses 
us et coutumes établis. 11 va sans dire que quelques-unes se res- 
semblaient plus que d'autres. De ces rejetons ethnographiques, 
tous plus ou moins ressemblants, se développa graduellement une 
nationalité générale (rousse) en relations avec les autres Slaves du 
Midi. 

Est-ce que dans l'antiquité la plus reculée on trouve des traces 



DEUX NATIOSALITKS RUSSF.S 



dune nationalité Rousso-Ukranienner Est-ce que Tunion appa- 
rente parmi les populations habitant la vaste surface de la Russie 
méridionale était assez évidente pour qu'on puisse en former un 
groupe ethnographique? 

Les chroniques ne le disent pas exactement. Plus heureuse a été 
en ceci la Russie blanche. Son peuple, sous le nom de Krivitch, 
occupait déjà le territoire qu'il occupe encore à présent et qui for- 
mait deux parties, à l'est et à l'ouest. 

Anciennement, on mentionnait les peuples du Midi sans leur 
donner un nom générique, le même pour tous. Mais ce que le 
chroniqueur a omis dans sa description ethnographique, l'histoire 
nous le révèle grâce à l'analogie entre les grands rameaux ethno- 
graphiques anciens et ceux qui existent aujourd'hui. La ressem- 
blance entre la langue ukranienne et le parler de Novgorod dé- 
montre que très anciennement il existait une nationalité ukra- 
nienne. C'était un type slave qui comprenait différentes portions 
du peuple. Depuis lors, il s'est passé tant d'événements, tant de 
révolutions qui ont aidé a diminuer, à effacer ces traits de res- 
semblance, et pourtant cette ressemblance existe encore, il est 
impossible de la nier. 

On ne peut l'expliquer par le hasard, ni se tirer d'affaire en 
citant les nombreuses traces de langue ukranienne qu'on trouve 
abondamment répandue dans les provinces de la Grande Russie. 
11 est évident que si quelques traits de ressemblance se trou- 
vent ci et là. il ne faut pas conclure que tel ou tel peuple ait été 
dans l'ancien temps étroitement apparenté à tel autre. 

Mais si l'on recueille un très grand nombre de ces traits prou- 
vant que le caractère du parler ukranien se retrouve dans le lan- 
gage de Novgorod, on ne pourra douter que les Slaves de l'ilmen 
n'aient été beaucoup plus rapprochés des Ukraniens-Roussines 
que ceux-ci des autres Slaves de la Russie actuelle. Dans les 
temps anciens, cette parenté était plus évidente et plus sensible, 
elle se fait bien voir dans les anciennes chroniques de Novgorod 
et dans les plus anciens documents littéraires. Cette parenté de- 
vait remonter aux temps les plus reculés, car entre ces pays 
séparés par des nationalités, des races différentes, il n'y avait pas 
de rapports assez fréquents et assez intimes pour que des distinc- 
tions ethnographiques puissent passer d'un peuple à l'autre, il est 
donc certain que le commencement, la source de cette parenté 



DEUX NATIONALIThS RUSSES 



remontent dans les ténèbres des temps préhistoriques. Elle nous 
montre qu'une parcelle du peuple ukranicn. par suite de circon- 
stances qui nous -sont inconnues, quitta le sol natal et émigra 
vers le nord où elle s'établit avec sa langue et ses germes d'orga- 
nisation sociale qui s'étaient formés au Midi, dans l'ancienne 
patrie." Il n'est pas oiseux de déduire de cette ressemblance de 
langage que la langue ou nationalité ukranienne remonte à des 
temps très éloignes. 11 est clair qu'il ne faut pas s'imaginer qu'il 
y avait alors dans la nation ukranienne exactement les mêmes 
traits qui existent à -présent'. 

Les circonstances historiques ne permettaient pas aux peuples 
de rester au même endroit et de garder, immobiles, la même 
position. En parlant de la nationalité ukranienne dans l'ancien 
temps, nous l'entendons de l'état qui a\-ait été le précurseur de 
l'état actuel, qui en contenait les traits inaltérables, qui est devenu 
le centre, l'essence du type national, commun à tous les temps, 
qui a pu résister à toutes les attaques destructives du dehors. 
Nous ne parlons pas des changements que le peuple ukranien a 
acceptés de temps en temps et a transformés à sa guise et qui 
sont devenus parties intégrantes de son être, mais de ceux 
qu'après les avoir essayés, il a repoussés comme étrangers, ne 
convenant pas a sa nature. 

En nous tournant, vers l'histoire russe il n'est pas difficile de 
remarquer que ce qu'a omis le chroniqueur dans sa description 
ethnographique, se révèle dans les circonstances qui ont décidé le 
sort du peuple tikrjuien. 

Le premier ethnographe nomme les Polians (^campagnards), les 
Dei'evlians (habitants des forêts), les Ouloutchefs. les Volh}-niens, 
les Croates sans leur donner un nom générique qui les distinguât 
des autres Slaves de Russie actuelle, mais l'histoire leur donna 
bientôt la désignation de l^ouss. 

Jusqu'ici l'histoire n'a pas tranche la question de savoir si ce 
nom de Rouss commun a tous a etc apporté des bords de la 
mer Baltique par des étrangers qui s'étaient établis au milieu 
d'une des branches des rousso-ukianiens ou bien s'il était déjà 
auparavant une dénomination autochtone pour les pays rousses. 

Au onzième siècle ce nom de Rouss s'étendit sur la X'olhynie 
et la Galicie. 11 ne s'étendait alors ni au nord est. ni aux Kriviîch. 
ni au nord de Novoorod. 



DEUX NATIONALITES RUSSES y 

Vassilko aveuglé, parlant a \'assili qui lui avait été envoyé, 
reconnaît qu'il avait eu l'intention de se venger des Polonais à 
cause de la Rouss et il entend par la non Kief mais le territoire 
qui s'est appelé ensuite Russie rouge. 

Au douziè.me siècle, dans le pays de Rostoff-Souzdal. sous le 
.nom de Rouss on comprenait en général la partie méridionale de 
la Russie actuelle. 

Dans un sens plus large ce nom de Rouss s'étendait parfois aux 
territoires qui étaient en reFalions avec le pays rousse, soit qu'ils 
fussent soumis politiquement à ce pays, soit qu'ils en dépen- 
dissent au point de vue religieux lorsque Kief fut déchu à n'être 
plus que la métropole religieuse, la capitale de la religion 
commune. 

Mais ce nom de . Rouss est une désignation ethnographique 
qui ne s'applique qu'au peuple lousso-ukranien et qui le dis- 
tingue des autres Slaves. 

D'autres petites branches mentionnées par le chroniqueur ont 
disparu, sont restées dans l'obscurité ou ont passé au troi- 
sième plan. Peut-être qu'elles étaient très peu importantes lorsque 
se fit l'union et qu'il n'est resté d'elles que les traits 'généraux 
communs à tous: 

Les étrangers eux-mêmes commencèrent à donner le nom^ de 
Rouss au peuple ukranien. On n'appliquait ce nom de Rouss 
qu'a cette branche Slave à laquelle on a donné plus tard le nom 
de Petite Russie. Russie méridionale. Ukraine (Oukrainc). 

Lorsque les Slaves occidentaux de la Russie actuelle, enc^ouragés 
par l'influence des Lithuaniens, se furent réunis en un corps poli- 
tique ils prirent le nom générique de Lithuanie. cette désignation 
s'étendit au pavs russe blanc et à la nationalité de la Russie 
blanche et la nationalité ukranienne perdit son ancien nom de 
Rouss. 

Au quinzième siècle, sur la supertlcie de la Russie, on distin- 
guait quatre branches du slavisme : Novgorod, la Moscovie. la 
Lithuanie et la Russie (Rouss). 

Lorsque au seizième et au dix-septième siècles. Novgorod eut 
disparu, il ne resta que la .Moscovie. la Lithuanie et la Rouss ; à 
l'est, sous le nom générique de Rouss on comprenait une terre 
slave, divisée en plusieurs branches, tandis qu'au sud-ouest. 
Rouss était le nom particulier d'une branche. Les habitants de 



b DEUX NATIONALITES RUSSES 

Souzdal. de Moscou, passaient pour Russes par tradition orale et 
écrite et par éducation. Les Kievains. les Volhyniens. les Russes 
rouges étaient Rousses par leur situation géographique, par les 
particularités de leurs organisations sociales et domestiques et par 
leurs mœurs. Chacun d'eux était Rousse, pour la même cause par 
laquelle un Slave n'était pas Rousse mais Moscovite. Souzdalecz, 
Tvérain. 

L'union des provinces était générale et le nom de toute la fédé- 
ration devint national, même dans l'est, aussitôt que les condi- 
tions générales eurent étouffé les différents entre les parties. 
Lorsque la puissance Moscovite se fut formée de la réunion de 
divers pays, elle s'appropria facilement le nom de Rouss et le 
peuple de cette puissance s'accoutuma a être appelé russe, le nom 
générique était donc appliqué à une partie. Ce nom de Russe 
s'étendit alors à l'est et au nord tandis qu'auparavant il était 
réservé au seul peuple ukranien. 

Alors le peuple ukranien resta sans nom spécial, puisqu'on 
•lui avait volé le sien. Ici c'était le contraire de ce qui s'était passé 
dans les temps reculés ; alors, la Rouss du nord s'appelait Russie, 
comme nom générique, tandis qu'on avait des noms spéciaux 
pour les différentes parties; à présent le peuple qui possédait 
depuis l'antiquité, en propre le nom de Rouss ne peut plus s'ap- 
peler Russe que dans la généralité et dut se donner un nom 
nouveau. 

- A l'ouest, dans la Russie rouge où il se heurtait avec d'au- 
tres nationalités — polonaise, hongroise, allemande — le peuple 
put garder son ancien nom. Ainsi le peuple qui habile la Galicie 
et la Russie rouge est appelé Roussine par les Russes. 

Dans la nationalité particulière on distingait surtout des traits 
de sa nationalité générale, ainsi leur foi. leur langue, leur histoire 
rappelaient aux Roussines leur ancienne parenté avec le peuple 
rousse et les aidaient à résister aux efforts que faisaient et font 
encore les étrangers pour effacer cette parenté. 

Par contre cette même nationalité se rencontrant avec les Russes 
du nord-est. le nom de Russe perdit son caractère partiel spécial 
à un district car là les Ukraniens n'avaient pas besoin de 
défendre les traits généraux qui ne les séparaient pas. mais au 
contraire les unissaient avec le peuple qui leur avait pris pour 
l'adopter le nom de Russe. Là donc, devant remplacer son vieux 



DEUX NATIONALITES RUSSES 9 

nom. il en voulut un nouveau qui indiquât une différence avec 
la Russie orientale et non sa ressemblance. 11 y avait beaucoup de 
noms, mais à vrai dire il n'y en avait aucun qui convînt complè- 
tement. Cela venait peut-être de ce que le peuple ne se rendait 
pas encore bien compte de sa nationalité. Au dix-septième siècle 
il y avait les noms Ukraine ou Petite Russie. Hetmanchtchina — 
à présent ces noms sont devenus archaïques, car aucun d'eux 
n'englobant toute la sphère du peuple entier, chacun ne désignait 
qu'une portion du territoire ou des circonstances historiques 
passagères ^ 

A notre époque on a inventé encore un autre nom celui de 
Yougo-Russie ou Russie méridionale. On ne le trouve que dans 
les livres et il est peu probable qu'il perde jamais ce caractère 
livresque, car la composition n'en convient pas au langage journa- 
lier, notre peuple n'aime pas les noms composés, on y voit trop 
le mot savant, artificiel. 

Quant à tous les noms, je dirai que celui qui est le plus usité 
pour nous distinguer des Grands Russiens, c'est celui de Chachol 
(prononcez le ch comme en allemand). 

Evidemment ce n'est pas l'étymologie qui l'a fait adopter, mais 
l'habitude qu'en ont les Grands Russiens. En prononçant ce nom 
de khakhol. le Grand Russien voit devant lui un certain t\pe 
populaire, un homme qui parle un dialecte particulier, qui a ses 
mœurs spéciales, ses coutumes, son organisation domestique bien 
à lui. 

Seulement il serait curieux que de ce terme de dérision, de ce 
sobriquet ait pu sortir un nom national ? Ce serait par exemple 
comme si du sobriquet John Bull, les Anglais faisaient un nom 
sérieux pour leur peuple 1 Ce ne sont pas seulement les Grands 
Russiens qui se servent du nom de khakhol : il arrive fréquem- 
ment qu'un Ukranien se proclame khakhol sans ajouter à ce 
mot aucune acception péjorative, mais ceci n'arrive que dans 
certaines parties spéciales de l'Ukraine. 

' Cette question a été, depuis lors, tranchée : <- fUkraine r>. « TUkranien » 
(Oukraïna-Oukraïnetz) sont devenus des noms nationaux. {Rew. de l'éditt'iir.) 



lO DEUX NATIONALITES RUSSES 

II 

Revenons à nos moutons. 

Je disais que le nom de Rouss dès le commencement s'appli- 
quait au peuple russe méridional, mais aucun nom n"est adopté 
sans cause. On ne peut tout a coup imposer a un peuple un nom 
quelconque. Cette idée pourrait naître dans la cervelle d'un de ces 
savants qui nous ont appris la nouveauté saugrenue que c'est 
Catherine 11 qui a commandé au peuple de Moscou de s'appeler 
Russe qu'elle a défendu de se servir de l'ancien nom de Moscovite. 
Efï même temps que le nom se répandait, l'histoire originale 
de notre peuple se développait. Naturellement nos anciens chro- 
niqueurs nous laissent dans les difficultés aussitôt que nous vou- 
lons remonter jusque dans l'antiquité le cours de la vie nationale. 
Ils nous fiuiguent par des récits de guerres entre princes, de cons- 
tructions d'églises : ils nous citent minutieusement le jour et 
l'année de la mort des princes et des évèques. mais si l'on frappe 
à la porle de la vie populaire, ils sont sourds et muets et la clef 
de cette porte fermée a été il y a longtemps jetée dans la mer de 
l'oubli : nous avons malheureusement perdu les traces de ce 
passé éloigné. 11 faut donc se contenter de savoir que la Rouss 
m.éridionale. de bonne heure commença à croître d'une façon 
originale ne ressemblant pas à celle de la Rouss septentrionale : 
au midi les fondements généraux se développèrent, s'enracinèrent, 
changèrent d'apparence, tout autrement que dans le nord. 

Le nord et encore le nord-est jusqu'à la moitié du douzième 
siècle sont peu connus. Les annalistes de cette époque ne parlent 
que du midi : dans les chroniques de Novgorod, on ne trouve 
que des passages si courts et si décousus, qu'après les avoir lus 
on se demande si ce n'était pas un résumé M'index) de chroniques 
perdues. 

11 faut avouer qut c'est assez ridicule d'entendre de profondes 
dissertations sur le développement des institutions publiques de 
Novgorod comme si elles s'appliquaient à toute la Russie, idées 
prèchees couramment par des savants et enseignées même dans 
les écoles de Russie, tandis qu'on ne peut, en réalité, parler que 
des développements des chroniques de Novgorod et pas du tout 
de la vie publique de Novgorod. 

Ainsi, les descriptions de la vie et des mœurs de la Russie 



UF.UX NATIONALITES KUSSES 1 I 

nord-est. c'est-a-dire des pays de Souzdal. Rostotf. Mourom et 
Riasan manquent entièrement et on le regrette d'autant plus que 
c'est justement là et à cette époque qu"a dû se former le germe 
de la nationalité grande russienne et qu'ellea poussé ses premiers 
rejetons. 

En étudiant la naissance et l'enfance de la nationalité grande 
russienne. on est entouré d'une obscurité presque impénétrable. 
Il est impossible de dissiper ces ténèbres, de la on peut être tenté 
de se plonger dans un dédale d'inventions et de suppositions ou 
bien se consoler de l'idée que Dieu a voulu, que les causes qui 
ont produit la nationalité grande russienne telle qu'elle est. restent 
cachées a nos recherches. 

Une telle pensée peut calmer les inquiétudes du cœur mais ni 
les suppositions, ni les inventions ne peuvent satisfaire nos aspi- 
rations. 

Suppositions, prévisions, ne font pas la vérité, a moins qu'elles 
ne soient supportées par des faits ou soutenues par une suite 
logique d'événements. 

Nous ne murmurons pas contre la Providence. Nous croyons 
que tout ce qui arrive de connu ou d'inconnu au monde est dirige 
par la Providence mais si. dans ces jugements on ne se base que 
sur la Providence.' il ne restera pas grand'chose pour en tirer un 
jugement original. 

L'histoire doit étudier et juger, non la cause première, qui est 
hors de la portée de l'esprit humain, mais les causes des événe- 
ments particuliers. 

La seule chose que nous sachions sur le nord-est. c'est que ]à. 
des Slaves étaient mêlés aux Finnois, qu'ils ont pris le dessus sur 
ceux-ci et que dans cette province les institutions générales étaient 
les mêmes que dans les autres pavs du monde russe. A cette 
époque, c'est-a-dire au commencement du onzième siècle, le peuple 
ukranien ou vougo-russe se distinguait par son unité malgré les 
barrières entre princes. Pendant toute son histoire, il ne s'attribue 
■que le nom de Rouss. nom générique et les branches tendent 
toujours a se rapprocher des autres, tandis que les branches du 
slavisme russe, par exeinple les Krivitch. se distinguent par leur 
particuhirisme dans la fédération. 

Novgorod, séparée dans son territoire septentrional, tendit cons- 
tainment vers le sud. clic était plus rapprochée en parenté de 



12 DEUX NATIONALITES RUSSF.S 

Kief. que de Polotsk ou de Smolensk ses voisines. Il est clair que 
cela venait de sa communauté ethnographique avec la Russie 
méridionale. 

A partir de la moitié du douzième siècle, le caractère de la 
Russie orientale, cest-à-dire les pays de Souzdal. Rostoflf, 
Mourom. Riasan, s'affirment. Son existence indépendante selon le 
chroniqueur commence en i i 57 par l'élection d'André Youriévitch 
comme prince particulier de tout le pays de Rostoff-Souzdal. 
Alors se montra clairement l'esprit particulier qui dominait dans 
l'organisation sociale de ce pays, les idées sociales sur la vie 
commune de ce pays : ses idées générales sur la vie commune se 
distinguaient de celles qu'on trouvait dans la Russie méridionale 
et à Novgorod. Cette époque est très importante, elle est précieuse 
pour celui qui étudie l'adolescence du peuple grand russien. On y 
voit un tableau, un peu flou, il est vrai, de l'enfance de ce peuple. 
On peut y observer la première manifestation des qualités qui 
furent la source de sa force, de ses vertus et de ses faiblesses. 
C'est comme si on lisait le récit de l'enfance d'un grand homme, 
et qu'on y cherchât à saisir les prodromes de ses hauts faits. 

Qu'est-ce qui différencie le peuple grand russien dans son 
enfance du peuple ukranien et d'autres peuples de Russie? C'est 
la volonté de donner à son pays l'unité et la puissance. 

André fut élu seul prince de tout le territoire, de toutes les villes. 11 
avait plusieurs frères et deux neveux. Ils furent exilés, deux seuls 
furent autorisés à rester, l'un parce qu'il était malade et n'était pas 
dangereux, l'autre parce qu'il n'était pas ambitieux. Ce n'est pas 
André qui avait banni ses frères, mais tout le pavs. Le chroniqueur 
raconte que ceux qui avaient choisi André avaient eux-mêmes 
chassé ses frères cadets. Pourtant l'unité vers laquelle tendaient 
évidemment les idées ne put tout d'un coup s'effectuer et se déve- 
lopper dans un milieu défavorable qui n'y é^ait pas accoutumé. 

Plus tard le pays eut de nouveau plusieurs princes, mais l'un 
d'eux était devenu le grand-duc. le chef de tout le pavs. En même 
temps une nouvelle tendance se faisait jour, celle de soumettre 
toutes les autres parties de la Russie à la domination de la 
Grande Russie. Les peuples de Mourom et de Riasan 'et leur 
prince étaient déjà soumis au prince de Souzdal-Rostoff. Ce 
n'était pas par la volonté particulière des princes seuls. 

Ceux-ci sortaient d'une famille dont l'importance dépendait de 



DEUX NAT10NALITt5 RUSSES 1 3' 

l'union de toute la Russie en fédération et ils avaient emprunté 
cette tendance locale à la partie orientale. La chronique est avare 
de renseignements sur les aspirations populaires, pourtant on v 
voit des faits qui montrent que dans les affaires où on les accuse 
d'arbitraire, les princes agissaient sous Tinfluence de la volonté 
populaire et que ce qu'on attribue à l'autocratie devrait l'être aux 
aspirations de l'entourage des princes. Quand Vsévolod voulut 
relâcher les princes prisonniers, son neveu Gleb de Riasan, les 
Vladimiriens ne le permirent pas et leur firent percer les yeux. 
Plus tard, ce même Vsévolod marche contre Novgorod et assiège 
Torjok. Il est plutôt partisan de la paix et ne veut pas ravager le 
district, mais son armée insiste pour que le pillage ait lieu. Elle 
regardait toute offense faite aux princes comme une offense à 
elle-même. « Nous ne sommes pas venus pour les embrasser, 
disaient ironiquement les Vladimiriens. » Ainsi le désir de subju- 
guer Novgorod et la haine des Novgorodiens ne venaient pas des 
sentiments du prince mais de la volonté populaire du peuple. 
C'est pourquoi les Novgorodiens. ayant repoussé de leurs murs 
les Souzdaliens, firent bientôt la p:iix avec le prince de Souzdal, 
mais par contre ils se vengèrent cruellement des Souzdaliens en 
les vendant tous pour deux nogat (environ -un sou). C'est pour- 
quoi les Souzdaliens combattirent avec tant d'acharnement contre 
les Novgorodiens sous l'étendard de Mstislav-le-Brave. Plusieurs 
fois on a pu remarquer qu'au temps des attaques des princes de 
la Russie orientale contre Novgorod se faisait voir la fierté natio- 
nale de ce pavs qui avait réussi à répandre la fausse idée de la 
supériorité de son peuple sur les Novgorodiens. et sur son droit 
de primauté. Les éléments d'instruction formes a Kief dans les 
idées de l'Eglise orthodoxe, passèrent dans la Russie orientale, y 
prirent une nouvelle extension sous une autre forme. Au lieu de 
l'antique Kief. parut a l'Est une nouvelle Kief — Vladimir ; tout 
prouve qu'on avait l'intention de créer une nouvelle Kief. de 
transporter la vieille Kief ailleurs. On y construisit aussi l'église 
patronale de la Mère de Dieu, au dôme d'or (Bogorodytsy zlato- 
verkhoi). et la Porte d'or : on y adopta aussi les noms des 
sanctuaires de Kief : le couvent de Petchersk. la rivière Libed. 
Mais on ne pouvait enlever Kief à ses collines du Dnieper, et ces 
rejetons transplantés sous le ciel du Nord-Est, dans un sol étran- 
ger, poussèrent différemment et portèrent d'autres temps. 



14 DEUX NATIONALITES RUSSES 



III 



Les vieilles idées slavonnes sur l'organisation sociale recon- 
naissaient, comme source du droit public : la volonté des peu- 
ples, le verdict du l^eUbé (ou Etats généraux). QlicI que fût ce 
peuple et de quelque façon que se réunît le Vetché selon les cir- 
constances, ces circonstances élargissaient ou rétrécissaient le 
cercle de ceux qui y prenaient part, lui donnaient la signification 
d'assemblée générale du peuple (landsgemeinde) ou bien la limi- 
taient à une foule de favorisés du sort. En même temps, depuis 
longtemps était née et s'était enracinée l'idée d'un prince gouver- 
neur, arbitre et restaurateur de l'ordre, défenseur contre les trou- 
bles intérieurs et extérieurs. Naturellement les principes du 
Vetché et l'idée du prince étaient contradictoires, mais cette contra- 
diction était écartée par la reconnaissance de la volonté du peuple 
dans le Vetché présidé par le prince. 

Un prince était indispensable, mais il était électif et pouvait 
être exilé s'il ne satisfaisait pas aux exigences du peuple. 

Au Xl-^, Xlb et Xille siècles, ce principe régnait partout, à 
Kief et Novgorod, à Polotsk. à Rostoff et à Haliich. Son appari- 
tion correspondait avec diverses circonstances historiques et avec 
des conditions intérieures auxquelles était soumis le sort de la 
Russie. 

Ce principe prenait tantôt un esprit gouvernemental, tantôt 
un esprit plus populaire. Dans certains pays, le prince était tou- 
jours choisi dans une certaine famille et cela finissait par être 
une sorte d'hérédité ; si ce droit ne devint pas absolument héré- 
ditaire, c'est qu'il ne réussit pas entièrement à supprimer l'élec- 
tion qui. par son existence, modérait la coutume infaillible : dans 
d'autres — à Novgorod — à l'élection du prince, on n'observait 
aucune règle de succession, excepté la nécessité du moment. A 
Kief il serait vain de chercher aucun droit fixe, aucune règle pour 
la succession du prince. 

11 existait, il est vrai, une idée confuse du droit d'aînesse, 
mais le droit populaire d'élection était au-dessus de cette idée. 
Iziaslaf-Yaroslaviich fut banni par les Kievains. ceux-ci élurent un 
prince de Polotsk qui était par hasard enfermé dans les prisons 



DEUX NAIIONALITBS RUSSES ly 

de Kief et qui ne pouvait à aucun point de vue avoir de préten- 
tions à cet honneur. 

Iziaslaf revint, il est vrai, à Novgorod, mais avec l'aide des 
étrangers. Ce fut une espèce de conquête étrangère, et c'est pour 
cela que les historiens polonais depuis lors regardèrent Kief comme 
un fief de la Pologne. Quelque temps après, à peine le prince 
fut-il débarrassé, ainsi que les Kievains. de ses complices, qu'il 
fut de nouveau banni. Le prince de Tchernigof monta sur le 
trône de Kief et Iziaslaf dut s'enfuir. Qj.ioique dans ces change- 
ments on ne parle pas de la participation des Kievains, il est 
évident qu'ils avaient pris part a cette action ; d'un autre côté les 
Kievains ne pouvaient aimer un prince qui avait appelé les étran- 
gers contre eux et qui avait fait mettre à mort ceux qu'il regar- 
dait comme ses ennemis et qui avaient dû avoir de l'influence sur 
le peuple au moment de son bannissement, et Sviatoslaf n'aurait 
pu entrer à Kief et régner tranquillement pendant quatre ans s'il 
avait rencontré de l'opposition de la part du peuple. 

Dans l'histoire subséquente, les chroniqueurs répètent plu- 
sieurs fois que. les princes étaient soumis à l'élection et étaient 
exilés, que le Vetché considérait qu'il avait dioit de les juger, de 
les chasser et de les exécuter. 

Les autorités subalternes établies par les princes et quelque- 
fois les princes eux-mêmes étaient exécutes. Monomach fut élu 
et fit mettre en jugement populaire les partisans du dernier 
prince. Vsévolod. voulant transmettre à son frère Igor sa dignité 
de prince, ne put le faire qu'en demandant l'autorisation du 
.Vetché : ce même N'etché renversa Igor, appela Iziaslav Mstisla- 
vitch et ensuite fit tuer Igor. Iziaslav Davidovitch. Rostislav Mstisla- 
vitch, Mstislav Iziaslavitch, Roman Rostislavitch. Sviatoslav 
Vsevolodovitch, Roman Mstislaviich, tous ont été élus par la 
volonté du peuple kievain. 

Peu a peu le droit exercé par le prince de nommer les puis- 
sances souveraines tomba entre ks mains des prétoriens, des 
chefs militaires de bandes composées de bravi, ce sont eux qui 
nommaient et renversaient les princes: les princes étaient devenus 
comme leurs instruments et. comme il arrive toujours dans les 
Etats militaires, ils ne pouvaient se soutenir que par la force de 
la volonté, l'habileté, mais non par rimport;ince qu'ils avaient 
dans leur terre. Des étrangers de race turque — Klobouks noirs, 



DEUX NATIONALITES RUSSES 

Torki. Bérendyéi — jouaient ici le même rôle que les indigènes, 
de sorte que la masse de ceux qui dirigeaient le pays représen- 
tait une agglomération de peuples variés. Tel était le tableau du 
pays de Kief. 

L'organisation des Cosaques a pris naissance au Xll»' ou au 
X11I« siècle. 

Dans la Russie Rouge on élisait et on bannissait les princes. 
Le prince dépendait tellement du Vetché que sa vie de famille 
même était soumise au contrôle des Halitchiens. En Galicie la 
force populaire, l'influence politique étaient entre les mains des 
boïards — personnages qui. par la force des circonstances, sor- 
taient de la masse et s'emparaient des affaires du pays. Ici se 
n>ôntrent déjà les commencements de ce panstvo (noblesse) qui, 
sous la domination polonaise, s'empara de tout le pays et. s'oppo- 
sant à la masse du peuple, le souleva enfin contre lui en la per- 
sonne des Cosaques. 

En lisant l'histoire de la Russie ukranienne au Xll^ et au 
Xllle siècle, on peut voir l'enfance de cette organisation qui 
quelques siècles après se révèle dans sa virilité. Une grande 
liberté personnelle, la liberté politique, une forme indécise, 
c'étaient les traits caractéristiques de la société de la Russie méri- 
dionale à l'époque la plus ancienne et même par la suite. Il faut 
y ajouter le manque de persévérance et de but bien clair, l'impul- 
sivité des mouvements, un désir d'action, de création et pourtant 
l'abandon et la décadence de ce qui n'avait pas été achevé, tout 
ce qui infailliblement dérivait de la suprématie de l'individu sur 
la communauté. Néanmoins la Russie ukranienne ne perdait pas' 
le sentiment de son unité nationale, mais ne pensait pas à la 
maintenir. Au contraire, le peuple lui-même allait au devant de la 
disparition sans pouvoir pourtant tomber en pièces lui-même. 
Dans la Russie ukranienne on ne remarquait pas la moindre envie 
de subjuguer les autres, d'assimiler les étrangers qui s'étaient 
établis au milieu des indigènes : parmi ceux-ci s'élevaient des 
querelles, surtout pour des questions d'honneur ou de butin, 
mais non pour affermir un pouvoir, une domination séculaire. 
Lorsque les immigrés variagues eurent donné l'impulsion aux 
Polonais, ceux-ci devinrent des conquérants, mais pendant fort 
peu de temps ; les étrangers leur avaient inspiré l'idée de s'adjoin- 
dre des pays, le besoin d'un centre autour duquel ces terres se 



NICOLAS KOSTOMAROFF 



seraient étendues, mais alors même on ne vit aucun essai sérieux 
de s'assurer, d'attacher ces pays. Kief ne valait rien comme capi- 
tale d'un Etat centralisé, elle ne cherchait pas à l'être ; elle ne 
pouvait pas même garder la priorité dans la fédération, parce 
qu'elle n'avait pas su l'organiser. 

Dans la nature ukranienne il n'y avait rien de violent, de 
niveleur, il n'y avait pas de politique, il n'y avait pas de calcul 
froid, ni de fermeté dans l'exécution du but choisi. On remarque 
les mêmes défauts ou qualités au loin, dans le nord, à Novgorod : 
le ciel froid avait peu influencé les principaux fondements du 
caractère méridional, seulement la nature ingrate avait développé 
un esprit plus commercial, mais elle n'avait pas créé un caractère 
calculateur et une politique de boutiquier. L'activité commerciale 
s'y unissait avec l'héroïsme, avec l'incertitude du but à attein- 
dre et le manque de fermeté dans l'exécution, comme on les 
voyait dans les bandes militaires du Midi. Novgorod fut toujours 
un vrai frère du sud. On ne voyait pas de politique chez elle, son 
peuple ne pensait pas à s'assurer la possession d'un vaste territoire 
et à réunir, à lier fermement, ensemble les peuples de diverses 
races qui habitaient ce territoire, à introduire une organisation 
solide de ses sujets, à édicter des règlements sur les rapports 
mutuels entre les couches du peuple : sa manière de gouverner 
dépendait toujours d'une impulsion soudaine de liberté indivi- 
duelle. Les circonstances lui donnaient une immense importance 
commerciale, mais elle ne chercha jamais à tourner ces conditions 
à son profit et à se servir de ses gains pour affermir l'autonomie 
de son C'~->5 politique, c'est pourquoi dans le commerce elle 
tomba entièrement entre les mains des étrangers. 

A Novgorod, comme au Midi, il y avait beaucoup de bra- 
voure impulsive, de courage, d'entraînement poétique, mais peu 
d'entreprise politique et encore moins de retenue. Souvent le 
peuple de Novgorod se préparait à défendre chaudement ses 
droits, sa liberté, mais il ne savait pas réunir tous les moyens, 
tous les efforts nécessaires, toutes les bonnes volontés tendant 
visiblement au même but. mais bientôt la divergence éclatait dans 
l'exécution, c'est pourquoi il était toujours inférieur en politique, 
se débarrassait des attaques des princes moscovites en payant une 
rançon avec des produits de son industrie et de ses possessions, 
alors même que l'Etat aurait très bien pu se mesurer avec ces 



DEUX NATIONALITES RUSSES 



princes, il ne prenait pas de mesures utiles pour défendre son 
existence qui lui était chère, ne marchait pas en avant, il ne res- 
tait pourtant pas comme une mare stagnante mais il se secouait, 
tournait, s'agitait sur place. 11 y avait bien un but devant ses 
yeu.x. mais indistinct, et il ne cherchait pas la voie directe pour 
l'atteindre. 11 reconnaissait sa parenté, sa consanguinité avec le 
peuple russe, mais ne pouvait se faire l'instrument de l'union 
générale, il voulait en même temps conserver dans celte unité son 
régionalisme, mais il ne le put. Novgorod, ainsi que la Russie 
méridionale, s'en tenait au fédéralisme, même quand la tempête 
eut emporté la structure non achevée de ses institutions. 

De même l'Ukraine conserva pendant des siècles ses ancien- 
'hes idées : elles avaient passé dans le sang du peuple, sans que 
celui-ci en lut conscient, et l'Ukraine ayant adopté la forme de 
l'organisation cosaque — ■' née chez elle anciennem.ent — chercha 
à affermir ce fédéralisme par une union avec la Moscovie où 
depuis bien longtemps il avait disparu. 

Plus haut j'.-^i fait remarquer que le Kozatchestvo (organisa- 
tion des Cosaques) avait commence .aux Xlb-XUl^ siècles. Malheu- 
reusement l'histoire de Kief, de l'Ukraine russe semble disparaître _ 
après l'invasion tartare. Nous connaissons fort mal la vie popu- 
laire au XlV'e et au XV^ siècle. Mais les principes de ce qui se 
montra si énergique au XVl^ siècle ne s'étaient pas éteints, 
mais s'étaient fortifiés. La domination lithuanienne rajeunit et 
raviva l'ordre des choses devenu caduc, de même qu'une fois 
l'arrivée de la Rouss lithuanienne sur les bords du Dnieper avait 
renouvelé les forces du peuple épuisées par la pression des peu- 
ples étrangers. Mais la vie suivit son cours. Les petits princes, 
non plus de la maison de Rurik mais d'une autre maison, celle 
de Ghedimine, s'étant bientôt russifiés comme les précédents, 
comme eux aussi jouèrent leur sort. Faute de documents, on ne 
peut dire jusqu'à quel point le peuple y avait participé : mais il 
est certain que tout continuait comme par le passé ; qu'il y avait 
les mêmes milices, que des foules belliqueuses aidaient les prin- 
ces, les menaient, les armaient les uns contre les autres. La 
réunion avec la Pologne rassembla les forces les plus vives de la 
Rouss et leur donna une autre direction ; au lieu de chefs, de 
conducteurs de bandes nomades, elle en fit des propriétaires fon- 



NICOLAS KOSTOMAROFF ig 

ciei's ; on voit apparaître le désir de remplacer par le droit les 
impulsions personnelles, tout en gardant l'antique liberté ; la 
volonté d'y ajouter une organisation légale en diminuant l'arbi- 
traire individuel. Le peuple, qui jusqu'alors se mouvait dans un 
gouffre d'arbitraire universel, tantôt asservi par les plus forts, 
tantôt à son tour renversant ces puissants pour en élever d'autres, 
est à présent soumis et se laisse asservir régulièrement, c'est-à- 
dire qu'il reconnaît en quelque sorte la légalité de cet asservisse- 
ment. 

Mais les éléments de l'antique Rouss, développés jusqu'à un 
certain point déjà au XII^ siècle et qui étaient restés cachés long- 
temps parmi le peuple, apparaît comme un brillant météore sous 
la forme du Kozatchestvo. Mais ce Kozatchestvo. en tant qu'il 
était une renaissance des antiques usages, portait en soi des fer- 
ments de décomposition. Il s'adresse aux idées qui n'avaient plus 
d'aliments dans l'histoire contemporaine. Le Kozatchestvo des 
XVle et XVIle siècles et le fractionnement-des Xlb et Xllle siècles 
étaient beaucoup plus rapprochés qu'on ne se le figure. Si les 
traits de ressemblance extérieure sont faibles en comparaison de 
la différence, la ressemblance intime est réelle. Le Kozatchestvo 
était d'origine variée, comme les Droujincs de l'ancienne Kief, on 
y trouve aussi des éléments turcs, il y règne aussi l'anarchie per- 
sonnelle, la même tendance vers un but quelconque, laquelle se 
paralyse et se détruit elle-même, le même défaut d'exactitude, de 
clarté, de persévérance, la même habitude d'élever des chefs et 
de les renverser, et les mêmes querelles en leur nom. Peut-être 
on pourra juger important le fait qu'anciennement on faisait 
attention à la descendance des chefs, il y avait comme un droit 
de famille, tandis que dans le Kozatchestvo les chefs étaient choi- 
sis au hasard. Mais bientôt les Cosaques tendirent au même 
fractionnement et certainement y seraient arrivés sans les événe- 
ments imprévus qui l'empêchèrent. Lorsque Khmelnitzki eut 
mérité gloire et honneur dans la fraternité cosaque, celle-ci élut 
son fils qui ne méritait cet honneur par aucune qualité spéciale. 
Les hetmans furent souvent élus parce qu'ils descendaient de 
Khmelnitzki. et c'est seulement l'extinction de cette famille qui 
empêcha le rétablissement des apanages de princes et du frac- 
tionnement. 



DEUX NATIONALITES RUSSES 



IV 

Dans la Russie orientale, au contraire, la liberté individuelle 
diminuait graduellement et finit par disparaître. L'organisation du 
Vetché ne s'y était jamais établi. Là aussi l'élection des princes 
était la règle, mais les pouvoirs publics y étaient fermement 
constitués, aidés par la religion orthodoxe. En ceci on voit bien 
la différence de peuples. La religion orthodoxe était une, elle 
avait été introduite par les mêmes personnes : la classe sacerdo- 
ale formait une corporation indépendante des circonstances locales 
de l'organisation politique. L'Eglise égalisait les différences et ce 
qui venait de l'Eglise aurait dû être admis également dans toute 
la Russie, mais ce n'est pas ce qui arriva. L'orthodoxie nous 
apporta l'idée de monarchisme, la consécration divine des auto- 
rités les entourait d'un rayonnement d'inspiration divine, l'ortho- 
doxie enseignait que sur la terre la Providence règle toutes nos 
actions, nous parlait de la vie future, au delà de la tombe, répan- 
dait l'idée que les événements qui se passaient autour de nous 
nous attiraient tantôt la bénédiction, tantôt le courroux de Dieu ; 
l'orthodoxie invoquait la divinité au commencement de toute 
entreprise et en rapportait le succès à Dieu. Ainsi non seulement 
dans les événements incompréhensibles, extraordinaires, mais 
même dans les ordinaires qui arrivaient au milieu de l'activité 
publique, on pouvait voir des miracles. Tout cela était porté par- 
tout, était accepté jusqu'à un certain point, s'insinuait dans la vie 
historique, mais nulle part ces dogmes ne vainquirent si complète- 
ment les anciens principes, ne furent si effectivement appliqués à 
la vie pratique que dans la Russie orientale. Malgré son univer- 
salité, l'orthodoxie donnait pourtant quelque coudée franche aux 
intérêts locaux ; elle permettait les saints locaux qui. tout en 
appartenant à l'Eglise générale, restaient des patrons de certaines 
localités. Ainsi dans toute la Russie s'élevèrent des églises patro- 
nales ; à Kief la Déciatinnaya Bogoroditsa et Sainte-Sophie ; à 
Novgorod et à Polotsk, Sainte-Sophie : à Tchernigof et à Tver, 
Saint-Sauveur; et ainsi de suite; partout on croyait que la bénédic- 
tion pour la province entière venait de cette cathédrale. André 
construisit à Vladimir l'église de la .Mère de Dieu, à coupole d'or, 
y déposant l'icône miraculeuse qu'il avait volée à \'yshgorod. 



NICOLAS KOSTOViAROFF 21 

Nulle part il ne s'éleva tant de temples patronaux, avec une 
importance miraculeuse et profitable que là. Dans les chroniques 
de Souzdal, toute victoire, tout succès, presque tout événement 
un peu remarquable qui arrivait dans le pays devenait un miracle 
de cette Mère de Dieu. (Ex. Fais un miracle, sainte Mère de Dieu 
de Vladimir.) 

L'idée de la direction divine des événements faisait attribuer 
à Dieu le succès lui-même. Une entreprise réussit, donc elle est 
bénie de Dieu, donc elle est bonne. 

Un différend s'élève entre les anciennes villes de Rostof- 
Souzdal et la nouvelle Vladimir. Vladimir a le dessus : c"est un 
miracle de- la Très Sainte Mère de Dieu. Un passage de la chro- 
nique est curieux, c'est celui où après avoir avoué que les Rostof- 
Souzdaliens étant les plus anciens avaient le droit de défendre 
leurs droits, elle ajoute : qu'en résistant à Vladimir ils ne vou- 
laient pas reconnaître la vérité de Dieu et avaient résisté à la Mère 
de Dieu. Ces villes voulaient avoir leurs princes choisis par leurs 
pays, mais Vladimir leur opposa Michel, et le chroniqueur ajoute : 
« La Mère de Dieu avait choisi Michel ». 

Ainsi Vladimir réclame la suprématie sous le prétexte qu'elle 
contenait le sanctuaire qui avait miraculeusement procuré le suc- 
cès. « Les Vladimiriens. s'écrie le chroniqueur, bénis par Dieu 
sur toute la terre à cause de leur droit. Dieu les aide ». Ils sont 
si fortunés, ajoute-t-il. parce que ce que l'homme demande à 
Dieu de tout son cœur Dieu ne le lui refuse pas ; on voit la prière 
remplaçant dans les entreprises le droit civil et le droit coutumier. 
et Dieu accordant le succès. 

A première vue. il semble qu'il y ait ici un extrême mysticisme 
et un éloignement de l'activité pratique, mais en réalité c'est par- 
faitement pratique ; ici on montre le moyen d'écarter toute peur 
de ce qui ébranle la volonté, la volonté a les coudées franches : 
ici il y a la confiance en sa propre force, l'habileté à profiter des 
circonstances. Vladimir, contrairement aux vieilles habitudes et à 
l'antique ordre de choses, devient ville principale, parce que la 
Mère de Dieu la protège et cette protection se voit dans le succès 
des armes. Elle profite des circonstances : tandis que ses adver- 
saires se maintiennent au moven des classes supérieures choisies, 
Vladimir lève le drapeau de la masse du peuple, des faibles con- 
tre les forts : les princes choisis par elle se montrent les défen- 



22 DEUX NATIONALITES RUSSES 

seurs de la justice au profit des faibles. Au sujet de Vsévolod- 
Youriévitch, le chroniqueur dit : « C'était un juge équitable et 
impariial. n'obéissant pas aux intérêts de ces boiars puissants qui 
offensaient les faibles, dépouillaient les orphelins et employaient 
la violence ». 

En même temps que le droit d'élection, le principe du 'V'etché 
prend la plus large extension et par cela même se sape et se 
détruit lui-m'ème. 

Les Vladimiriens n'élisent pas seulement Vsévolod-Youriévitch 
comme prince dans le Vetché, devant leur Porte d'or, mais aussi 
ses enfants. Ainsi le V'etché assume le droit d'étendre ses déci- 
sions non seulement sur les vivants mais sur la postérité, d'éta- 
*blir un ordre, solide pour' longtemps, sinon pour toujours, jus- 
qu'à ce qu'un génie trouve une autre direction, une autre voie et 
conduise ainsi à son nouveau but. proclamant comme auparavant 
dans son apothéose le succès de l'entreprise sanctifiée par la béné- 
diction de Dieu. 

Enfm la construction même de la ville de Vladimir a un sens 
particulier portant un caractère nettement grand russien. On sait 
que nos savants ont donné une nouvelle signification à nos villes 
nouvelles, justement parce qu'elles étaient neuves. Quant à nous, 
la nouveauté des villes en elle-même ne signifie pas grand'chose. 
La fondation de nouvelles villes ne pouvait créer de nouvelles 
idées, établir un nouvel ordre de choses plus vite que cela n'au- 
rait pu se faire dans les anciennes villes. Les habitants des nou- 
velles villes étaient des émigrés des anciennes villes, qui incons- 
ciemment apportaient les idées, les points de vue qu'ils avaient 
dans leur ancienne résidence. Ceci surtout devait arriver en Rus- 
sie où les nouvelles villes ne perdaient jamais leurs relations avec 
les anciennes. Si une nouvelle ville veut se rendre indépendante 
et s'affranchir de l'autorité de la vieille ville, elle devra par ce seul 
fait essayer de devenir ce qu'était l'ancienne et rien de plus. Pour 
qu'une nouvelle ville produise et cultive chez elle un nouvel 
ordre de choses, il faut, ou bien que les émigrés de la vieille, en 
posant les fondations de la nouvelle, soient sortis de la vieille ville 
par suite de mouvements auxquels la masse était opposée ou que 
les nouveaux habitants aient été coupés, privés de tout rapport 
avec le vieil ordre de choses et qu'ils aient été placés dans des 
conditions favorables au nouvel ordre. Les émigrés, quelqu'éloi- 



NICOLAS KOSTOMARUFF 



23 



gnés qu'ils soient de leurs demeures, gardent autant que faire se 
peut leurs anciennes manières d'être, leurs anciennes idées innées, 
tant que les conditions nouvelles ne les émeuvent pas ; ils ne les 
transforment que lorsqu'elles ne conviennent pas aux nouveaux éta- 
blissements et encore ils ne changent que très lentement, touiours 
en s'efforçant de garder quelque chose de l'ancien ordre de choses. 

Les Petits Russiens (Roussines, Ukraniens) avaient étendu leurs 
colonies à l'Est jusqu'au Volga et même plus loin et pourtant 
c'étaient les mêmes Petits Russiens qu'on trouvait dans le gou- 
vernement de Kief et s'ils prirent quelque chose , de particulier 
dans leur langage, leurs idées et leur physionomie, cela venait 
des circonstances que le sort leur imposait dans leur nouvelle 
patrie, et pas uniquement parce qu'ils étaient des immigrants. 
Il faut dire la même chose des émigrés russes de Sibérie. Ils sont 
toujours russes et leurs distinctions dépendent de causes inévita- 
bles qui les forcent à se transformer, selon les conditions de cli- 
mat, de sol, d'industrie et de voisinage. De nouvelles villes s'éle- 
vaient dans la vieille Russie a une distance de quelques dizaines 
de kilomètres des vieilles villes comme 'Vladimir. Souzdall et 
Rostoff; elles ne pouvaient évidemment avoir aucune condition 
ou circonstance géographique importante qui pût produire en - 
elles quoi que ce soit de tout nouveau. Même quand la nouvelle 
ville était séparée de l'ancienne par des centaines de kilomètres, les 
principaux signes de l'ethnographie montraient leur ressemblance. 

Au Xll^ siècle Vladimir devient par son histoire le berceau de 
la Grande Russie et en même temps de l'état unitaire russe ; — 
les principes qui ont développé le monde russe dans son entier 
y étaient en germe et sont devenus les traits caractéristiques de 
ce peuple, sa force et sa solidité. Agglomération des parties, 
tendance à annexer d'autres pays, entreprises sous la bannière de" 
la religion, succès sanctifié par le dogme de l'approbation di- 
vine, appui sur la masse docile à la force, quand celle-ci lui 
tend la main pour la défendre tant quelle a besoin de cette force, 
et ensuite abandon des droits populaires entre les mains des élus 
du peuple — tout cela donne l'image d'un jeune planton qui est 
devenu un arbre énorme dans le cours des temps qui ont fourni 
des circonstances favorables a sa croissance. Les invasions tarta- 
res lui ont aidé. Sans la conquête et sans l'influence des anciens . 
principes d'autonomie individuelle qui dominaient dans d'autres 



24 DEUX NATIONALITES RUSSES 

provinces, les idiosyncrasies de la nature des Russes orientaux 
auraient produit d'autres phénomènes, mais les conquérants don- 
nèrent aux différents pays de la Russie, séparés les uns des au- 
tres un nouveau but, celui d'une union générale. Les Mongols 
n'opprimaient pas systématiquement et consciemment l'autono- 
mie. Leur idée politique n'était pas encore arrivée jusqu'à vouloir 
centraliser les masses et les assimiler. La victoire se bornait pour 
eux à un pillage général et à la levée d'un tribut. La Russie dut 
souffrir l'un et l'autre. Mais pour lever le tribut il fallait un per- 
sonnage de confiance, pour toute la Russie, une sorte de percep- 
teur du Khan ; cet homme de confiance, ce caissier était préparé 
d'avance par l'histoire russe dans la personne du Grand Prince 
(•ou Grand Duc) le chef des princes, par conséquent de l'adminis- 
tration de tout le pays. Et le chef de la fédération devint le repré- 
sentant du nouveau maître. Le droit de suprématie, d'origine, le 
droit d'élection, durent tous se soumettre a une autre loi — à 
la volonté du seigneur de toutes les terres, du dominateur légal, 
puisque la conquête est une loi de fait, qui n'est soumise à au- 
cune discussion. 

Mais rien n'était plus naturel que la croissance de ce percepr 
teur du Khan, dans les pays où il y avait déjà des germes favo-. 
râbles, il n'y avait plus qu'à les arroser pour les voir se déve- 
lopper. 



L'étendard du succès sous la protection de la bénédiction 
divine fut déplove à Moscou, une nouvelle demeure, de h même 
manière, et dans le même ordre qu'il avait été levé à Vladimir. 
Encore une fois une nouvelle ville surpasse l'ancienne et de nou- 
veau l'Eglise accorde son aide, comme elle l'avait fait a Vladimir. 
Elle bénit Moscou et le métropolite Pierre s'y fixe. Le saint 
homme s'y prépara de ses propres mains un tombeau, qui devait 
devenir un palladium de la cité ; on y élève un autre temple à la 
Mère de Dieu, et au lieu du droit qui était consacré par l'âge, au 
lieu de la conscience populaire paralysée alors par l'arbitraire des 
conquérants, triomphe l'idée de l'approbation divine du succès. 
Ce n'est pas le moment de résoudre l'importante question des 
conditions qui ont favorisé l'élévation de Moscou et de sa supré- 
matie sur Vladimir, cette question appartient proprement à This- 



N'ICOLAS KOSTOMAROFF 35 

,toire de la Grande Russie, ici nous ne traitons que des oppositions 
de principes généraux distinguant les nationalités. 

Remarquons pourtant que Moscou, comme l'ancienne Rome 
avait une population hétérogène et qu'elle se maintint longtemps par 
l'immigration d'habitants de toutes les parties de la Russie. C'est ce 
qu'on remarque surtout dans la classe supérieure, les Boiars. et 
aussi dans les nombreuses milices. Us recevaient des grands ducs 
des terres dans les provinces de Moscou, de sorte que ce mélange 
de la population se voyait non seulement dans la ville, mais jusque 
dans les districts contigus. 

Dans ces conditions, les principes apportés de leurs divers pays, 
dans leur nouvelle demeure par les émigrants, en se confondant, 
devaient naturellement produire quelque chose de nouveau, d'ori- 
ginal, ne ressemblant en rien aux anciennes idées. Novgorodiens. 
Souzdaliens, Polotzkois, Kievains, Volhyniens accouraient à Mos- 
cou, chacun avec les idées, les traditions de son ancienne patrie, se 
les communiquaient les uns aux autres, mais elles cessèrent d'être 
pour le commun ce qu'elles avaient été pour les premiers en par- 
ticulier. Une population aussi mélangée montre toujours le besoin 
d'élargir son territoire, de faire des acquisitions aux dépens d'au- 
trui, le désir d'absorber ses voisins, de faire des conquêtes, une 
politique rusée, puis, ayant commencé en petit, fmit par le faire 
en gros. 

Ainsi Rome, d'abord refuge de vagabonds de toutes les parties 
de l'Italie, finit par se constituer une originalité, quoiqu'elle fût 
formée de parties incongrues: ce corps politique original tendait 
surtout à étendre ses frontières, à s'assimiler les divers peuples 
conquis, soit par la force des«armes, soit par la ruse. Rome devint. 
par la force, la tête de l'Italie, et par la suite de toute l'Italie elle 
fit Rome. Moscou par rapport à la Russie se rapproche beaucoup 
de Rome dans ses relations avec l'Italie. Une ressemblance frap- 
pante, c'est celle des moyens employés pour faire un tout de l'Ita- 
lie et de la Russie, c'est l'évacuation de la population des villes 
entières, même de provinces, et la repartition des terres conquises 
aux légions militaires qui devaient servir de moven d'assimilation 
des anciennes nationalités et leur absorption en un tout. Cette 
politique de Moscou parait dans tout son éclat sous Jean III et sous 
Vassili son fils, la population de Novgorod et de son district, 
de Pskof. de Viatka. de Riazan fut enlevé à leurs demeures et 



2(5 DEUX NATIONALITES RL'SSF.S 

dispersées dans différentes parties de la Russie et on donnait à 
de vieux serviteurs les terres de ceux qui avaient été expropriés. 
Moscou s"est élevé grâce au mélange des populations russes- 
slaves et à l'époque de sa croissance c"est encore par ce mélange 
de nationalités qu'elle a supporté sa cause. Probablement cest 
aussi par un mélange pareil que Vladimir a dû une fois sa. fon- 
dation et sa tendance particulière, mais faute de documents histo- 
riques sur Vladimir, nous nous bornons a supposer ce qu'on peut 
affirmer historiquement a propos de Moscou. Ces deux villes 
avaient la même tendance. Que Moscou ou l'autre ville ait pris le 
dessus peu. importe, le résultat des deux côtés est dû au même 
principe. De même qu'autrefois Vladimir s'efl'orçait de subjuguer 
es pays de Mourom et de Riasnn et de dominer les autres pays 
russes : de la même façon Moscou subjugue pays et principautés, 
mais non seulement elle les subjugue, elle les absorbe. Vladimir 
n'avait pu faire ce que Moscou a réussi à faire ; de son temps 
étaient encore vivaces les principes du Vetché et les principes 
fédératifs; à présent, sous l'influence de la conquête et du dévelop- 
pement dans l'esprit populaire de principes qui détruisaient leurs 
anciens principes adverses, les premiers étaient étouffés par. la 
crainte de l'viulorité. les autres affaiblis ensuite. 

Les princes devenaient de moins en moins sujets à l'élection et 
cessaient par conséquent de passer d'un endroit à un autre. Ils se 
fortifiaient dans certains lieux et commençaient à se regarder com- 
me des propriétaires et non comme des gouverneurs, ils s'attachè- 
rent, pour ainsi dire, à la terre et par cela même contribuèrent à 
attacher le peuple à la glèbe. Moscou en les subjuguant, en les 
asservissant. faisait naitre l'idée d'une patrie commune, mais sous 
une autre forme, non sous la forme fédcrative ancienne mais sous 
la forme d'état unitaire. C'est ainsi que fut constituée la monar- 
chie moscovite et avec elle le corps de l'Etat russe. Son élément 
civil est la collectivité, l'absorption de la personnalité ou de l'indi- 
vidualisme tandis que dans l'élément ukranien au sud comme à 
Novgorod, le développement de l'individualisme attaquait le prin- 
cipe de la collectivité et ne lui permettait pas de se former. 

Avec l'église le monde grand russien fit le contraire de ce qui 
s'était passé en Ukraine. En Ukraine, quoiqu'elle eût une puissance 
morale, elle ne put pas réussir à faire croire que le succès sanctifiait' 
les actions: à lest elle devait nécessairement, dans la personne de 



NICOLAS KOSTOMAROFF 



27 



SCS représentants les prélats, se faire 1 organLdu juge suprême: car. 
pour que l'affaiie prit le caractère d'approbation divine, il fallait 
bien qu'elle fût déclarée telle par ceux qui avaient le droit de déci- 
der la question. C'est pourquoi les autorités ecclésiastiques étaient 
incomparablement plus influentes sur la masse du peuple à l'est 
et avaient beaucoup plus la possibilité d'agir a leur gré. Déjà au 
XI1« siècle, à l'époque de l'enfance de la Grande Russie, nous v 
rencontrons l'évêque Théodore qui voulait faire reconnaître l'indé- 
pendance de son diocèse, et qui avait recours a des barbaries et 
des brutalités (car les gens riches soutiraient beaucoup par lui. il 
détruisait les villages, pillait les armes et les chevaux), il empri- 
sonnait quelques hommes, en asservissait d'autres, non seulement 
des bourgeois, mais des moines, des prieurs, des prêtres ; ce mar- 
tyriseur impitoyable coupait la tête à des hommes, la barbe à d'au 
très, il brûlait les yeux à quelques-uns. coupait la langue a d'au- 
tres, il en crucifiait à un mur et pillait tout, c'était un véritable 
enfer. (Traduction du siavon de la chronique.) 

Malheureusement nous ne savons pas par quels movens cet 
évêque avait pu commettre ces crimes. Sans doute il s'appuyait 
sur l'autorité séculière d'André Bogolioubski qui. pour sanctifier 
ses entreprises, avait besoin d'un haut dignitaire de l'église indé- 
pendante du pays de Vladimir, à part le métropolite de Kief 
et il se remuait fort pour que le patriache consacrât un évêque 
indépendant. L'autorité séculière s'appuyait sur l'autorité ecclésias- 
tique qui. à son tour, s'appuyait sur l'autorité séculière. 

Dans ce temps les nouveaux principes, qui n'étaient pas encore 
bien enracinés." ne pouvaient parfois que céder aux anciens, qui 
n'avaient pas encore perdu leur force vivace. c'est pourquoi Théo- 
dore expia à Kief son orgueil, comme le prince qui l'avait livré à 
ses ennemis paya aussi de sa tète, quelques années plus tard, à 
Bogolioubof^ Rostof était aux yeux d'André et de Théodore 

' Théodore ayant obtenu du patriarche la dignité d'E\-êque ne \-oulut pas 
aller à Kief pour recevoir la consécration du mctropolite. C'est pourquoi le clercé 
de Vladimir ne voulut pas se soumettre à lui, aussi fit-il fermer les églises et 
interdire la célébration du culte. André dut envoyer les évêques à Kief pour recevoir 
la consécration, le métropolite fit alors, d'après les mœurs de Byzancc, couper la main 
droite, crever les yeux et trancher la langue de Théodore. 

Les sujets d'André indignés de la crunuté de ce prince, l'assassinèrent en 
I 17^ dans le village de Bogolioubof. Aucun p'être ne consentit à enterrer le corps 
de la victime. 



28 DEUX NATIONALITÉS RUSSES 

quelque chose de tout différent de Vladimir, car André créa un 
évéque indépendant de Rostof. Le patriarche n'y consentit pas, 
mais il nomma Théodore évêque de Rostof. en lui laissant le droit 
d'habiter Vladimir. Probablement les atrocités que se permit Théo- 
dore furent causées par lopposition qu'il rencontra à Rostof, et par 
son ambition de s'éleverà Vladimir ecclésiastiquement. comme il s'é- 
tait élevé a Rostof séculièrement. Mais, évidemment, en accomplis- 
sant au début la volonté d'André. Théodore voulait démontrer l'im- 
portance de l'autorité épiscopale pour le prince lui-même. André le 
conduisit à sa perte. Le pouvoir séculier, sanctifié par le pouvoir 
ecclésiastique ne se laisse pas subjuguer par lui et aussitôt que ce 
dernier entre en lutte, il le frappe. C'est ce qui s'est passé par la 
suite dans toute l'histoire de la Grande Russie. 

Le clergé supportait les princes dans leurs efforts vers l'au- 
tocratie ; les princes aussi caressaient le clergé et le protégeaient : 
mais chaque fois que l'autorité ecclésiastique cessait de marcher 
la main dans la main avec l'autocratie temporelle, celle-ci faisait 
sentir au clergé que ce pouvoir était indispensable. Ce contreba- 
lancement mutuel conduisait heureusement au but. Si l'autorité 
temporelle s'était soumise à l'autorité ecclésiastique après avoir 
admis le principe théocratique, elle n'aurait pu marcher droit 
devant soi et n'aurait pu obtenir la sanctification pour ses entre- 
prises, il se serait produit des lois qui lui auraient lié les mains. 
Tant que le clergé possédait une puissance, que le pouvoir sécu- 
lier pouvait, toutefois, toujours lui enlever, l'autorité ecclésiastique, 
pour se maintenir, devait marcher à côté de l'autorité séculière 
et la mener au but choisi par ce pouvoir. 

C'est pourquoi nous voyons fréquemment dans l'histoire de 
la Grande Russie les primats de l'église flagorner les monarques 
et consacrer leurs actes, même contraires aux lois de l'église. Ainsi 
le métropolite Daniel approuva le divorce de Vassili d'avec Solomo- 
nie, et la réclusion de la pauvre princesse et Jean IV obtint la 
bénédiction du clergé pour un IV^ mariage interdit depuis long- 
temps par l'église. D'un autre côté nous voyons l'insuccès de 
l'opposition faite par les chefs religieux aux monarques. 

Le métropolite Philippe fut condamné à mort pour avoir 
excommunié et accusé d'hérésie ce même Jean-le-Cruel et le tsar 
Alexis Mikhaiiovitch n'hésita pas a sacrifier son favori Nicon quand 
celui-ci osa lever la tète trop haut et défendre l'indépendance et 



NICOLAS KOSTOMAROFF 29 

la dignité du chef de l'Eglise. Par contre, au moven de Tentente 
mutuelle, pourvu que l'autorité séculière ne demandât pas au 
clergé de déclarations qui fussent trop contraires aux lois de lEglise. 
et que l'autorité ecclésiastique ne cherchât pas a se mettre au-des- 
sus des pouvoirs temporels, l'Eglise était réellement la maîtresse de 
la vie politique et sociale, et le pouvoir était puissant parce 
qu'il avait reçu la consécration de l'Eglise. 

Ainsi la philosophie grande-russienne ayant reconnu la néces- 
sité d'une unité et du sacrifice pratique de l'individualisme, comme 
condition de toute action générale, soumettant la volonté du peu- 
ple à la volonté de ses élus, laissait la sanctification du succès 
à la suprême expression de la sagesse et en arriva à la formule : 
Dieu et le tsar en tout! qui célébrait le triomphe de la suprématie 
de l'état sur l'individualisme. A l'époque éloignée que uous avons 
désignée sous le nom d'enfance de la Grande Russie, dans la reli- 
giosité grande-russienne. se révèle la qualité qui en forme le trait 
caractéristique, en opposition à ce que la religiosité se montra 
ensuite dans l'élément petit-russien. C'est l'importance des cérémo- 
nies, des formules tout extérieures. Ainsi au nord on soulève la 
question si. les jours de fête, on peut manger de la viande et des 
laitages. Ces discussions ont conduit à la formation de la plupart 
des sectes qui existent encore aujourd'hui et dont les différences 
sont tout extérieures. 



VI 

Au sud dans l'antiquité nous trouvons deux chismes peu 
connus de l'orthodoxie, mais qui n'en avaient pas l'esprit — ceux 
d'Adrien et de Dimitri: ils se rapportaient aux règlements capitaux 
de l'Eglise et leurs opinions ont été déclarées hérésies, c'est-à-dire 
opinions fausses dérivées d'un travail de l'esprit sur les questions 
religieuses; sous ce rapport le peuple de la Russie méridionale ne 
s'est pas, par la suite, distingué par des querelles sur des ques- 
tions de formes extérieures, dont le nord était si prodigue. Il est 
certain que jusqu'à présent, en Ukraine, il n'y a pas eu de sec- 
tes pour les questions de formalisme. 

Au nord de Novgorod et a Pskof. quoique des questions de 
forme aient été discutées dans la querelle comme sur le sougouba 
de i'alléluiah. et qu'a Novgorod on se soit demandé s'il fallait dire: 



JO DEUX NATIONALITES RUSSES 

«Seigneur nie pitié ou bien, ô Seigneur, aie pitié», il faut pour- 
tant dire qu'il est improbable que ces questions aient occupé les 
esprits du peuple du nord, car celte question de Talléluiab ne nous 
est connue que par la vie d'Ephrosine. œuvre si suspecte que 
beaucoup croient qu'elle ne nous est parvenue que réarrangée par 
les sectaires, qui cherchaient a donner de l'importance a cette ques- 
tion, l'un des principaux motifs qui ont causé le chisme des 
vieux croyants: de plus, dans la même biographie, on voit que 
Pskof supportait la tregouba et non la sougouba de l'alléluiah ! 
plus répandu, plus remarquable était un autre mouvement héré- 
tique qui parut pour la première fois a Str-igolniki. il avait pen- 
dant des siècles couvé dans les esprits et se manifesta ensuite par 
un mélange de différentes sectes groupées autour d'une hérésie 
judaïsante par Joseph Volotski dans son ouvrage «Prosvétitel»; ce 
mouvement, purement novgorodien d'abord, se répandit ensuite 
dans toute la Rouss et pendant longtemps se souleva, sous diffé- 
rentes formes en opposition à l'autorité. Nous ne disons pas toute- 
fois que ce mouvement réformateur ait eu de grands succès à 
Novgorod et à Pskof; il montre pourtant que le peuple ukranien, 
en s'éloignant de l'Eglise suivait une autre voie que le peuple 
grand-russien. 

Pour la Russie méridionale, après les événements passagers 
du XI= et du XII- siècles, on ne trouve pas d'essais d'oppositions 
à la science ecclésiastique, mais c'est seulement au XVl^ siècle 
qu'on vit larianisme, lorsque Simon Boudny publia son caté- 
chisme en langue ukranienne et. d'après le témoignage du clergé 
uniate. quelques prêtres, par ignorance et sans s'en rendre compte, 
confessaient cette hérésie, mais elle n'eut pas de succès dans la 
masse du peuple. 

La seule séparation de l'orthodoxie qui se voit jusqu'à un 
certain point répandue dans le peuple, c'est l'union avec l'église 
catholique romaine (de la la religion uniate). mais il est certain 
qu'elle a été introduite par les intrigues et la force, et à l'aide de 
la noblesse qui tendait au catholicisme, mais dans le peuple elle 
trouva une opposition opiniâtre et sanglante. 

Le peuple russien-blanc. dune nature généralement plus douce 
et plus flexible, se soumit plus tôt à l'oppression et montra plus 
d'inclination, sinon à accepter l'union \olontairement. du moins 
à permettre son introduction puisqu'on ne pouvait sy opposer 



NICOLAS KOSTOMAROFF 



3' 



sans une résistence énergique. Mais dans la Russie méridionale il 
n'en était pas ainsi. Là le peuple, sentant la violence faite à sa 
conscience, protesta vivement et défendit son ancienne libelle de 
conscience, et par la suite même, après avoir accepté l'union, il 
s'en séparait plus facilement que les Russiens-Blancs. Ainsi les 
Ukraniens en ne permettant pas au clergé de sanctifier à sa fan- 
taisie les faits, en réalité restaient fidèles à l'église elle-même plus 
que le peuple grand-russien, et on y observait plus l'esprit que 
la forme. Au temps actuel le sectarisme pour la forme, les céré- 
monies, la lettre ne se comprendraient pas dans le peuple perit- 
russien : quiconque connaît assez bien ce peuple, quiconque a 
étudié sa vie et ses idées en conviendra facilement. 

Nous avons vu comment, dans son enfance, l'élément grand- 
russien s'est centralisé à Vladimir, puis comment dans son ado- 
lescence, à Moscou, il montrait aussi sa tendance à réunir, sou- 
mettre et absorber les parties indépendantes. 

Dans la sphère religieuse morale la même tendance se 
faisait jour, on vit l'intolérance pour les différentes religions 
étrangères, le mépris pour les nationalités étrangères et une 
très- haute opinion de soi. Tous les étrangers qui ont visité 
la Moscovie aux XV^. XVb et XV11<^ siècles sont unanimes à décla- 
rer que les Moscovites méprisent les religions et les nationalités 
étrangères. Les tsars eux-mêmes, qui sous ce rapport étaient 
supérieurs à la masse populaire, se lavaient les mains après avoir 
touché celles des ambassadeurs chrétiens. Les Allemands, auto- 
risés à vivre à Moscou, étaient exposés au mépris des Russes : 
le clergé jetait les hauts cris contre tout rapport avec eux. et 
s'il arrivait par erreur qu'un patriarche leur donnât la bénédic- 
tion, il insistait pour qu'ils se distinguassent mieux des ortho- 
doxes par le costume pour que dorénavant ils ne reçussent pas 
par erreur la bénédiction : les religions latine, luthérienne, armé- 
nienne, bref, toutes, pour peu qu'elles différassent de l'orthodoxie, 
étaient considérée chez les Grands-Russiens comme maudites. Les 
Moscovites se regardaient comme le seul peuple élu. et même ils 
n'étaient pas tout a fait bien disposés envers leurs coreligionnai- 
res, les Grecs et les Petits-Russiens. Tout ce qui différait un peu 
de leur nationalité méritait le mépris, était considéré comme héré- 
sie, les Grands-Russiens regardaient ce qui n'était pas eux du 
haut de leur grandeur. 



32 DEUX NATIONALITES RUSSES 

La conquête tatare vint nécessairement aider à la formation 
de cette idée: un long abaissement sous le joug d'étrangers d'une 
autre religion était remplacé par Tarrogance et par l'abaissement 
des autres. Un esclave affranchi devient facilement impertinent. 
C'est ce qui rendit nécessaire l'enthousiasme pour tout ce qui était 
étranger, qui. depuis Pierre l^'-. prend l'apparence de réforme. 
L'extrême appelle naturellement l'extrême contraire. 

Dans la Petite-Russie ce n'était pas le cas. Déjà dans les temps 
anciens. Kief, et ensuite Vladimir de Volhynie étaient des points de 
réunion, des lieux de séjour d'étrangers appartenant à diverses reli- 
gions et à diverses races. Les Ukraniens. depuis les temps les 
plus anciens, s'étaient accoutumés à entendre chez eux les langues 
étrangères et ne s'offensaient pas de voir des gens avec d'autres 
opinions ou d'autres tendances. Déjà au X^ siècle et probablement 
avant, des Ukraniens se rendaient en Grèce, d'autres s'occupaient 
de commerce dans les pays étrangers, d'autres enfin servaient 
dans les armées des monarques étrangers. Après le baptême de 
ce peuple la civilisation chrétienne introduite dans la Russie méri- 
dionale y attira encore un plus grand élément étranger de diffé- 
rentes contrées. Les Ukraniens. qui avaient reçu des Grecs leur 
nouvelle religion, n'avaient pas adopté la haine de l'église latine, 
sentiment si répandu en Grèce. Les archevêques, qui eux-mêmes 
étaient étrangers, s'efforçaient de transporter cette haine sur un 
terrain vierge, mais ils n'eurent pas beaucoup de succès ; dans 
les esprits petits-russiens. un catholique ne prenait pas une image 
hostile. Des personnes de familles princières épousaient des per- 
sonnes d'autres fpmilles princières. de religion catholique, et ceci 
se passait aussi probablement dans le peuple. Dans les villes 
ukraniennes, les Grecs, les Arméniens, les Allemands, les Polo- 
nais, les Hongrois trouvaient un asile hospitalier, ils s'entendaient 
bien avec les indigènes. Les Polonais, qui étaient venus dans le 
pays de Kief en qualité d'auxiliaires du prince Isiaslaff, étaient 
ravis de la gaîté de la. vie en pays étranger. Cet esprit de tolé- 
rance, l'absence d'orgueil nationaliste passa ensuite dans le carac- 
tère cosaque et est restée dans le peuple jusqu'à présent. Chacun 
pouvait entrer dans la société cosaque, on ne lui demandait ni qui 
il était, ni sa religion, ni sa nationalité. Lorsque les Polonais se 
plaignirent que les Cosaques reçussent chez eux divers vagabonds, 
et parmi eux des hérétiques qui avaient fui les poursuites des 



NICOLAS KOSTOIAROFF 



33 



juges ecclésiastiques, les Cosaques répondirent que de tout temps 
cétait leur coutume que chacun pouvait entrer et s'en aller libre- 
ment. Les actions hostiles contre les sanctuaires catholiques à 
l'époque du soulèvement cosaque ne venaient pas de la haine 
contre le catholicisme, mais de la haine de la violation de la 
liberté de conscience et des persécutions. Les campagnes contre 
les Turcs et contre les Tartares de Crimée n'étaient pas motivées 
par un fanatisme aveugle contre les infidèles, mais par la ven- 
geance de leurs incursions et de la captivité d'habitants russes ; d"un 
autre côté les Cosaques étaient inspires par l'esprit guerrier et par 
la passion du butin, qui se développe toujours dans une société 
militaire, chez quelque peuple et dans quelque pays qu'elle s'orga- 
nise. Le souvenir des guerres sanglantes contre les Polonais ne 
s'est pas effacé jusqu'ici chez le peuple, mais il n'y a aucune haine 
contre l'église catholique romaine de la part de la nationalité ukra- 
nienne. L'Ukranien n'a pas l'esprit vindicatif, quoiqu'il garde la 
rancune pour se préserver. 

Ni le temple catholique, ni la synagogue juive ne lui, sem- 
blent des lieux impurs, il ne se dégoûtera pas de manger et de 
boire, de conclure une amitié, non seulement avec un catholique 
ou un protestant, mais avec un Israélite ou un Tartare. Mais l'ini- 
mitié se fera voir encore plus vivement que chez un Grand- 
Russien, lorsque l'Ukranien remarquera qu'un étranger, qu'un 
homme d'une autre religion offense ce qui lui est sacré à- lui. 
Quand on laisse aux autres la libené et qu'on leur montre du 
respect, il est tout naturel qu'on réclame à son tour une pareille 
liberté et un respect mutuel. A Novgorod nous voyons le même 
esprit de tolérance. Les personnes d'autres religions avaient le 
droit d'établissement et de culte, la différence de religion avait si 
peu d'importance qu'on trouve dans d'anciens documents que des 
mères, au lieu de faire baptiser leurs enfants à l'église orthodoxe, 
les portaient à l'église variague (catholique romaine). La construc- 
tion d'une église variague à Novgorod montre que tous les efforts 
de certains prêtres pour fanatiser le peuple contre les allogènes 
étaient vains. Une multitude d'allogènes païens, dans le pays de 
Novgorod, ne furent pas christianisés de force. Les Novgorodiens 
étaient si peu intolérants que jusqu'au XVl^ siècle il y avait des 
païens dans le district de \'od. Ils se sont convertis peu à peu, 
mais volontairement. 



:54 DEUX NATIONAIJTES RUSSES 

Le principe de la tolérance indigna extrêmement la chrétienté 
du midi de l'Europe, lorsque Novgorod en portant secours aux 
Tchouds que les Allemands et les Suédois tyranisaient pour les 
forcer à entrer dans le bercail de l'Eglise, entrèrent en hostilité 
avec l'ordre des Chevaliers porte-glaive et avec les Suédois. Les 
papes, dans leurs bulles, reprochèrent aux Novgorodiens leur 
hostilité au christianisme, leur défense du paganisme et prêchè- 
rent une croisade contre eux. Les Allemands et les Suédois, contre 
lesquels Novgorod et Pskof durent lutter, étaient aux yeux des 
citoyens de ces villes des ennemis politiques, non des adversaires 
religieux ; les guerres ne prirent parfois un caractère religieux que 
lorsque les ennemis piofanaient les lieux saints, les sanctuaires 
de la religion orthodoxe ; la même chose se passait dans la Russie 
méridionale. 

Les non-chrétiens n'étaient exposés à aucune haine à Novgo- 
rod : par exemple, les Juifs qui ne pouvaient se montrer dans la 
Grande-Russie, trouvaient asile à Novgorod, de sorte qu'ils purent 
même y fonder une secte hérétique et convertir des indigènes. 

D'un côté les papes et le clergé occidental- accusaient les 
Novgorodiens de soutenir le paganisme contre le christianisme. 
d"un autre côté les dignitaires orthodoxes n'aimaient pas la tolé- 
rance excessive des Novgorodiens. les prêtres étaient mécontents 
de leurs relations avec les catholiques et de leur facilité à accepter 
des coutumes étrangères : ces prêtres voulaient faire croire que 
tous les peuples non orthodoxes étaient païens et ils faisaient 
asperger d'eau bénite tous les vivres qui venaient de l'étranger 
avant qu'on pût s'en servir pour la nourriture. 



VII 

De cette dissertation historique sur les difl'érences qui distin- 
guaient dans l'ancien temps les deux nationalités russes, on peut 
conclure que la caractéristique des Ukraniens était la prééminence 
de la liberté individuelle, celle des Grands-Russiens — la collec- 
tivité. L'idée originale des premiers, c'est que le contrat social 
entre les gens est fondé sur le consentement mutuel, et que le 
dissentiment v met fm : les seconds s'efforçaient de démontrer la 
nécessité de ce lien et son indissolubilité aussitôt qu'il avait été 
eiabli, de faire remonter à Dieu le principe de cette union et par 



NICOLAS KOSTÛ.MAKOFF 



35 



conséquent de l'élever au-dessus de toute critique humaine. Dans 
les mêmes éléments de la vie publique, les premiers s'attachaient 
l'âme, les autres le corps : en politique les premiers étaient capa- 
bles de former des compagnies volontaires liées tant qu'il y avait 
absolue nécessité, et durables tant que leur existence ne menaçait 
pas le droit imprescriptible de la liberté individuelle : les autres 
tendaient à former un corps politique solide, avec des principes 
séculaires, pénétré d'un même esprit. Le premier peuple tendait 
à la fédération, qu'il n'a pas su réaliser complètement, l'autre à 
l'autorité unique et à un Etat centraliste puissant. 

Le premier s'est fréquemment montré incapable de fonder un 
Etat unitaire. Dans l'antiquité cette nationalité était prééminente 
en Russie et quand le moment inévitable arriva où il fallait ou 
périr ou se centraliser, elle dut malgré elle disparaître de la scène 
et laisser la place à l'autre. 

Dans l'élément grnnd-russien il y a quelque chose d'énorme, 
de créateur, l'esprit d'organisation, le sentiment de l'unité, la 
domination de l'esprit pratique qui sait résister dans les circons- 
tances difficiles, saisir l'instant où il faut agir et en profiter autant 
qu'il le faut. C'est ce que le peuple ukranien n'a pas montré. Son 
amour de la liberté individuelle conduisit ou a la décadence des 
liens publics, ou à un tourbillon qui écrasa la vie historique du 
oeuple. Tel est le parallèle que nous pouvons faire de nos deux 
nationalités. 

VllI 

Dans ses efforts pour créer un coips solide, sensible pour 
les idées une fois adoptées. le peuple grand-russien a toujours 
montré et montre encore une inclination vers le côté matériel de 
la vie. mais il est inférieur au peuple ukranien dans le côté spiri- 
tuel de la vie. dans la poésie qui. chez le dernier s'est développé 
incomparablement, plus largement, plus vivement et plus pleine- 
ment. Ecoutez les chansons, regardez les images créées par 
l'imagination de l'un et de l'autre peuple: parcourez les produc- 
tions de la langue populaire de ces deux peuples. Je ne dirai pas 
que les chansons grandes-russiennes soient dépourvues de poésie, 
au contraire, on y voit une haute poésie, mais elle prend sa 
source dans la force de la volonté, la sphère de l'activité, bref, ce 



5t) DEUX NATIONALITES RUSSES 

qui est nécessaire pour résoudre les problèmes que ce peuple s'est 
impose dans le courant historique de la politique. Les meilleurs 
poèmes grands-russiens sont ceux qui peignent les mouvements 
de l'âme, qui recueillent ses forces ou représentent le triomphe 
ou l'insuccès, lorsque ceux-ci pourtant ne brisent pas la puis-, 
sance intérieure. De là les chansons de brigands — le brigand 
c'est un héros qui va combattre contre les circonstances et contre 
l'ordre public. La destruction, c'est son élément, mais la destruc- 
tion implique nécessairement la construction. Cette dernière se 
montre déjà dans la composition de bandes de brigands, lesquels 
représentent une sorte de corps civil. C'est pourquoi il ne paraîtra 
pas étrange que nous observions dans les chansons de brigands 
ce.t élément de collectivité, cette même tendance à instituer un 
corps gouvernemental, tendance qui se montre dans toute la vie 
historique du peuple grand-russien. Ce peuple est éminemment 
pratique, matérialiste, il ne s'élève a la poésie que lorsqu'il sort 
de la sphère de la vie présente pendant laquelle il travaille sans 
enthousiasme, sans entraînement, se mesurant plutôt avec les 
détails, les minuties, et perdant de vue l'idéal qui forme la réalité 
de la poésie de toute chose et de toute affaire. C'est pourquoi la 
poésie grande-russienne s'-efforce d'atteindre l'irréel, l'impossible 
ou bien tombe si souvent jusqu'à n'être qu'un simple amuse- 
ment. Le souvenir historique devient immédiatement une épopée 
et se transforme en contes. Tandis que dans les poésies ukraniennes, 
la réalité se tient mieux, elle n'a pas besoin de transformer cette 
activité en épopée pour qu'elle brille d'un éclat, d'une poésie 
luxuriantes. Dans les chansons grandes-russiénnes. il v a de la 
nostalgie, la réflexion: mais il n'}' a pas ce sérieux pensif qui 
nous ravit tellement dans les chansons petites-russiennes qui 
nous emporte l'âme dans le domaine de l'imagination et nous 
réchauffe le cœur d'un feu surnaturel. La part de la nature dans 
les chansons grandes-russiennes est faible, elle est extrêmement 
forte dans les nôtres. La poésie ukranienne est inséparable de la 
nature, mais elle l'anime, elle la fait participer aux joies et aux 
tristesses de l'art humain: herbes, arbres, oiseaux, animaux, astres, 
matins et soirs, chaleurs et neiges, tout respire, pense, sent avec 
l'homme, tout répète avec une voix enchanteresse, tantôt la s^mipa- 
thie. tantôt l'espoir, tantôtla condamnation. Le sentiment amoureux, 
ordinairement l'âme de toute poésie populaire, s'élève rarement 



NICOLAS KOSTOMAROFF 37 

au-dessus du sentiment matériel: au contraire, chez nous il s'élève 
à une grande hauteur d'inspiration, de pureté et de grâce même; 
le côté matériel de l'amour dans les chansons bouffonnes est repré- 
senté avec cette grâce anacréontique qui cache la trivialité et 
ennoblit même la sensualité. 

La femme, dans les chansons grandes-russiennes, s'élève rare- 
ment à un idéal humain : rarement sa beauté l'emporte sur la 
matière; rarement un sentiment amoureux peut apprécier quoi que 
ce soit hors de la forme corporelle, rarement on y trouve la valeur 
et le mérite de l'âme féminine. La femme petite-russienne dans la 
poésie de notre peuple a l'âme si belle que. même dans sa chute, 
elle laisse voir poétiquement sa nature pure et elle a honte de sa 
décadence. Dans les chansons joviales, bouffonnes, les , deux 
natures opposées de l'un et de l'autre peuple se détachent vive- 
ment. Dans la poésie petite-russienne, ces chansons se distin- 
guent par le charme du style et de l'expression, elles attei- 
gnent même un vrai art; l'homme de la nature au repos ne 
se contente pas de simples amusements; il sent en lui le besoin 
de lui donner une- forme artistique qui non seulement distrait, 
mais élève l'âme. La gaîté veut embrasser son élément de beauté 
et sanctifier la pensée. Au contraire. les poésies grandes-russiennes 
de ce genre ne montrent rien que le désir d'un homme fiitigué du 
travail prosaïque d'oublier une minute. Au hasard, sans se roinpre 
la tête, sans toucher le cœur et l'imagination, cette chanson 
n'existe pas par elle-même, mais comme décor d'un autre plaisir 
tout à fait matériel. 

Dans la vie grande-russienne, publique et domestique, on 
voit la plus ou moins grande absence de ce qui fait la poésie de 
la vie petite-russienne et vice-versâ. Dans la dernière, on trouve 
peu de ce qui fait l'essence, la force et le mérite de la première. 
Le Grand-Russien aime peu la nature: dans les jardins des paysans. 
on trouve rarement des fleurs, qu'on trouve dans tous ceux de 
nos agriculteurs. C'est encore pire, le Grand-Russien déteste les 
bosquets. Je sais que des propriétaires ont coupé de beaux 
arbres près de laides maisons, sous prétexte qu'ils gâtaient la 
vue. Dans les villages de la couronne, lorsque les autorités com- 
mencèrent à faire planter des espaliers près des maisons, il fut très 
difficile de les faire arroser, de les entretenir et d'en empêcher la 
destruction. Lorsque dans la première moitié du XIX'''^ siècle, sur 



^8 / DEUX NATIONALITHS RUSSES 

l'ordre du gouvernement, on fit des plantations darbres le long 
des routes, cela parut une si haïssable nouveauté, que. même à 
présent on entend dans des chansons triviales toutes espèces de 
plaintes contre cette innovation. Dans la Grande-Russie, il y beau- 
coup de jardins et de vergers, mais ce sont des jardins potagers 
ou fruitiers, cultivés dans un but de commerce, on n'y voit pres- 
que jamais d'arbres forestiers, qui sont inutiles au point de vue 
matériel. On rencontre rarement un Grand-Russien qui comprenne 
le charme d'un paysage, se livre à la méditation en observant la 
voûte azurée, se plonge dans l'admiration d'un lac éclairé par les 
rayons du soleil ou reflétant les blancheurs de la lune, qui se 
rende compte du bleu des forêts lointaines ou qui se ravisse 
au chant des oiseaux du printemps. Tout cela est étrange au 
Grand-Russien toujours enfoncé dans les calculs de la vie journa- 
lière et des besoins matériels. Même dans les classes instruites, 
autant que nous avons pu l'observer, on trouve la même froideur 
pour les beautés de la nature, cachée, paifois très gauchement 
et risiblement, par imitation de la mode occidentale qui veut 
qu'on montre de l'amour et de l'attachement pour la nature. 
Dans ce cas le Grand-Russien tourne son amour emprunté vers 
des objets rares qui ne se trouvent pas autour de lui. charme ses 
veux avec des camélias, des rhododendrons, des magnolias, élevés 
artitlcieliement, et ne se doute nullement que le vrai sentiment, 
celui qui peut faire goûter et saisir la beauté de la nature, ne 
trouve aucun plaisir à ces monstruosités en Russie, s'en détourne 
vers les sapins, les pins et les bouleaux de nos bois, se plonge 
dans la contemplation de la simple Hore. du monde vivant, de lr._ 
nature non frelatée. -" 

A' son peu d'imagination, le Grand-Russien ajoute peu de 
superstitions, quoiqu'il ait une masse de préjugés auxquels il se 
cramponne. 

L'ukranien. au contraire, se montre des l'abord,, un peuple 
extrêmement superstitieux, surtout à l'ouest (peut-être à cause de 
leloignement de l'influence grande-) ussienne). Dans presque tous 
les villages, il y a des traditions poétiques de revenants, sous 
toutes les formes, depuis l'apparition touchante d'une mère 
défunte qui vient laver ses petits, jusqu'au terrible récit de vam- 
pires qui s'abattent à minuit sur les croix des cimetières et pous- 
sent des cris elïrovables : de la chair! de la chair! — à des récits 



NICOLAS KOSTO.MAROFF 39 

répandus si abondamment sur la vie historique du pays, s'ajou- 
tent des traditions sur les âges les plus reculés de l'antiquité et 
à travers ce tissu coloré de l'imagination populaire, rhistorien 
peut suivre le fil des annales non écrites de l'antiquité. La magie 
avec des menées effrayantes, le monde des esprits dans ses images 
variées, ses épouvantes qui font dresser les cheveux ou produi- 
sent un rire homérique. Tout cela se développe en récits bien 
combinés, en tableaux artistiques. Le peuple lui-même ne croit 
pas trop en la réalité de ce qu'il raconte, mais il n'abandonnera 
pas ces contes, tant que le sentiment du beau ne s'éteindra pas en 
lui ou tant que de nouvelles formes n'auront pas renouvelé l'an- 
cien fond. 

Il en est tout autrement en Grande-Russie. Là. comme nous 
l'avons dit, il n'y a que des préjugés. Le Grand Russien croit aux 
diables, aux lutins, aux sorcières, parce qu'il a reçu cette croyance 
de ses ancêtres,. il y croit parce qu'il ne doute pas de leur réalité, 
comme il croirait aux phénomènes électriques ou célestes, il croit 
parce que la foi est nécessaire pour-expliquer des faits incompré- 
hensibles, mais pas pour satisfaire le désir de s'élever au-dessus 
de la fade vie matérielle dans la sphère de la création libre. En 
général, il y a chez lui peu de récits fantastiques. Les diables, 
les domovo'is (esprits familiers) sont matériels ; la sphère de l'au- 
tre vie, du monde spirituel l'intéresse peu et il n'a presque pas 
d'histoires d'âme revenant après la mort ; et quand on en trouve 
une, elle est généralement empruntée aux livres, c'est un arran- 
gement ecclésiastique, elle ne vient pas d'une source populaire. 

Mais par contre le Grand-Russien est. par son esprit d'intolé- 
rance, beaucoup plus opiniâtre dans ses préjugés. J'ai vu un fait 
très caractéristique, un monsieur accusé d'athéisme, de profana- 
tion, parce qu'il avait parlé dédaigneusement de la croyance aux 
démons. 

Dans les milieux où l'amour des li\res commence a se répan- 
dre, nous pouvons remarquer le genre de livres que réclame le 
Grand-Russien et ce qui l'intéresse surtout dans ces livres. Autant 
que j'ai pu l'observer, ce sont ou bien des livres sérieux, mais 
seulement ceux qui se rapportent directement aux occupations du 
lecteur ou qui pourront lui être utiles sous peu. ou bien des 
livres légers, amusants, servant a une distraction momentanée 
sans recherche d'idée: on lit les poètes pour passe-temps (mais ce 



40 ' DEUX NATIONALITES RUSSES 

qui plaît en eux. c'est ce qui peut facilement émouvoir les sens 
par la variété ou la rareté des situations) ou bien pour faire voir 
qu'on est assez instruit pour comprendre ce qui passe pour beau. 
On rencontre souvent des personnes enthousiastes des beautés de 
la poésie, mais quand on étudie de plus près leur âme on voit 
que ce n'était que de l'affectation. L'affectation est un signe que 
la vraie compréhension de la poésie fait défaut. L'affectation dans 
notre société instruite est un trait par trop ordinaire ; de là vient 
peut-être notre préférence pour les Français plutôt que pour d'au- 
tres peuples, parce que cette nation s'est montrée peu poétique, et 
que chez elle la littérature, l'art et en partie même la science 
recherchent les effets. 

Si les Grands Russiens ont eu un vraiment grand poète, un 
poète génial et original, c'est assurément Pouchkine. Dans son 
poème immortel Eugène Onéghine. il n'a peint qu une moitié de la 
nationalité grande-russienne, les. cercles instruits, mondains. 

Il y a eu de bons peintres de mœurs, de coutumes, mais ce 
ne sont pas des poètes créateurs qui parlaient la langue des mas- 
ses, auraient dit ce qui aurait touché la masse, ce qu'involontai- 
rement chacun de ces hommes aurait dit, en poésie et non en 
prose. Nous répétons que nous sommes loin de nier à la nationa- 
lité grande-russienne le don poétique, au contraire il est chez elle 
peut-être plus élevé et plus profond que chez nous, mais il n"est pas 
tourné vers l'imagination et le sentiment, il se tient dans la 
sphère de la volonté et de la pensée claire. Les chansons grandes- 
russiennes ne plaisent pas tout de suite, il faut les étudier, se 
pénétre»' de leur esprit pour comprendre cette poésie très origi- 
nale, qui par cela même n'est pas saisissable immédiatement, parce 
qu'elle attend encore de grands créateurs qui en fassent une créa- 
tion vraiment poétique. 

Dans la sphère religieuse, nous avons déjà indiqué une dif- 
férence frappante entre la nationalité ukranienne et la grande-rus- 
sienne, la non participation de la première au sectarisme causé par 
le ritualisme et les cérémonies. 11 serait curieux de décider la ques- 
tion de l'origine de cette disposition chez les Grands-Russiens. de 
cette tendance à discuter sur la lettre, à attribuer de l'importance 
à ce qui n'est souvent qu'une vétille grammaticale ou une affaire 
de cérémonial. 11 semble que cela vienne du caractère matériel, 
pratique caractéristique général du Grand-Russien. En réalité en 



NICOLAS KOSTOMAROFF 4I 

observant le peuple grand-russien dans toutes les couches de la 
société, nous rencontrons assez fréquemment des personnes d'une 
morale toute chrétienne, dont la religion cherche à réaliser prati- 
quement le bien, mais elles n'ont que peu de vraie piété intérieure, 
nous rencontrons aussi des hypocrites, des cagots, occupés sur- 
tout de la stricte observation des rites, des règles extérieures, des 
formes, mais aussi sans vraie piété, la plupart très froids pour la 
religion, accomplissant les cérémonies par habitude, sans compren- 
dre pourquoi elles existent, et enfin dans la classe supérieure, 
dite intellectuelle, on rencontre force incrédules, non par suite 
d'un travail mental et après une lutte contre les anciennes supers- 
titions, mais parce qu'ils pensent que le scepticisme est un indice 
d'instruction. Les natures vraiment pieuses forment une minorité et 
chez eux la piété n'est pas une marque de leur nationalité, apparte- 
nant à la majorité du peuple, c'est une idiosyncrasie individuelle. 
Chez les Russes méridionaux, nous rencontrons tout le contraire. Ce 
peuple a beaucoup de ce qui manque, ils ont un vif sentiment delà 
présence de Dieu partout, une vraie piété, qui s'adresse directement 
à Dieu, des réflexions secrètes sur la Providence, sur eux-mêmes, 
un entraînement de tout le cœur vers un monde spirituel, 
inconnu, mystérieux. L'Ukranien accomplit les cérémonies du cul- 
te, respecte les formules, mais ne les soumet pas à la critique: 
il ne lui viendra pas à l'esprit de se demander s'il faut redire deux 
ou trois fois l'alléluia, s'il convient de faire le signe de la croix 
avec tels ou tels doigts et si cette question était soulevée, il suf- 
firait que le prêtre lui dise que l'Eglise l'avait fixé ainsi. S'il avait 
fallu introduire des changements dans les cérémonies extérieures 
du culte, ou dans la traduction des écritures saintes. l'Ukranien 
n'aurait jamais protesté, il ne lui serait jamais venu l'idée qu'il 
s'agissait de mutilation de choses sacrées. Ils comprennent que les 
formes extérieures sont établies par l'Eglise représentée par ses 
dignitaires, qui fixent mais qui n'abîment pas ce qui est essentiel 
et que les laïqus doivent suivre sans résistance: car puisque telle 
ou telle forme extérieure représente la même réalite, ces formes 
ne valent pas la peine qu'on en fasse un sujet de discorde. 

Il nous est arrivé de parler à des personnes religieuses de 
l'une et l'autre nationalité: le Grand-Russien montrait sa piété en 
discours sur le rituel, et la forme y jouait un grand rôle, s'il est 
orthodoxe, sa religion consiste en mômeries extérieures. L'Ukra- 



DEUX NATIONALITES RUSSES 



nit-n fait parade de ses sentiments moraux: il ne parle pas de la 
messe, des cérémonies, il dira l'impression de majesté que lui 
produit le service religieux, la solennité des rites, de la haute 
signification des fêtes, etc. Aussi la classe instruite chez nous 
n'abandonne pas si facilement la foi que les Grands-Russiens: 
le scepticisme ne pénètre dans nos âmes qu'après de longs et 
pénibles combats; au contraire nous avons vu des jeunes gens 
grands-russiens élevés dès l'enfance dans les sentiments de la plus 
stricte piété, dans l'observation de toutes les règles de l'église et 
qui. à la première attaque ou aux premiers arguments un peu spiri- 
tuels, rejettent la religion, oublient les enseignements de leurenfance- 
etpassent sans transition, sans combat, a la plus extrême négation 
et au matérialisme. Les Ukraniens sont un peuple profondément 
religieux au sens le plus large du mot; à quelques circonstances que 
soit soumis l'Ukranien;- quelque éducation qu'il reçoive, tant qu'il 
garde les marques distinctives de sa nationalité, il préserve ses sen- 
timents religieux qui sont nécessaires a sa nature poétique. Sa poé- 
sie est religieuse et opposée à l'analyse. 11 a dans l'âme la foi à la 
beauté, et la foi tue l'analyse, en faisant voir des tableaux qui 
plaisent à l'âme et la satisfont. L'essence du beau échappe à l'ana- 
lyse, car nous n'en savons pas les principes généraux. On ne peut 
analyser les matériaux oij il y a de la beauté, on peut démonter 
un instrument de musique dans ses parties et étudier à fond cha- 
cune de ces parties, on peut d'un autre côté analyser les lois de 
l'acoustique, la manière dont le son se communique à notre ouie, 
mais on ne peut saisir et soummettre a l'analyse minutieuse les 
causes des sensations produites par les accoids et la succession 
des sons. Les essais faits par les matérialistes pour arriver par 
l'analyse à l'essence des sensations produites sur l'âme artificiel- 
lement sont restés vains et ont seulement montré l'incapacité de 
sentir et de comprendre la beauté en ceux qui les faisaient. 

Les Français, peuple profondément anti-poetique comme 
nous l'avons dit. avaient, au XVllk siècle déjà, proclamé une 
théorie de l'art fondée sur l'essence même de leur nature, celle de 
la simple imitation de la nature. Cette théorie convient parfaite- 
ment a l'âme du Grand-Russien. et de notre temps a été exprimée 
et en toute vérité par ceux qui osaient dire ce qu'ils ressentaient 
véritablement et elle a été partagée pai' beaucoup qui y voyaient 
le reflet de ce qui depuis longtemps était enseveli dans leur cœur. 



NICOLAS KOSTOMAROFF 



43 



Celui qui a une fibre vivante de poésie n'admettra jamais qu'il 
n'y a pas une force spirituelle créatrice dans les arts, car il la sent. 
De même aucun argument du matérialisme ne pourra prouver la 
non existence du principe spirituel à celui qui le sent en soi-même 
et il n'aura besoin ni de démonstration ni de contradiction de 
même que nous n'avons pas besoin d'arguties pour nous faire 
■savoir si nous sommes dans une atmosphère chaude ou froide. 
le corps s'en rend compte. 

A l'immanence de la poésie, au sentiment du bien et à la 
faculté de le comprendre, est étroitement uni la conscience du 
bien, de la morale. Pour le matérialiste, l'utilitarisme c'est la 
morale. S'il est bon par nature, il montre sa bonté en étant prêt 
à faire aux autres ce qu'il considère utile ; la plus haute expres- 
sion de sa bonté, c'est lorsqu'il est prêt à faire aux autres ce qui. 
selon lui. n'est pas utile, mais ce qu'un autre regarde comme utile. 
Par excellence jsa vertu ^se résume en ceci : Si je fais du bien à 
un autre, on m'en fera aussi. 

C'est différent pour l'homme qui a le don et l'habitude- de 
ressentir en soi une âme vivante et de la voir pure, sa conscience 
intime dans les événements extérieurs. 11 n'analyse pas le bien, 
mais il le contemple en son entier, et il l'accepte de tout son être 
spirituel. Le bien, au point de vue des faits de la vie matérielle, 
peut s'exprimer au moyen de ce qui est utile, il en sera tou- 
jours ainsi, mais celui qui fait une bonne action ne pense pas à 
l'utilitarisme, il voit devant lui seulement le bien et la perfection 
morale. Celui qui fait une bonne œuvre au point de vue de l'uti- 
lité se demande nécessairement si c'est utile, mais celui qui aime 
le bien pour le bien ne pense pas. il agit par impulsion intérieure, 
par sentiment de la beauté du bien qui agit indépendamment de 
sa volonté. 

Dans les idées sociales l'histoire a laisse ses traces sur nos 
deux nationalités et a établi chez elles deux points de vue abso- 
lument opposés. 

La tendance à agglomérer les parties, l'annihilation des motifs 
individuels, sous l'influence des motifs généraux, l'inviolable léga- 
lité de la volonté générale exprimée presque comme un lourd 
destin, s'accordent chez le Grand-Russien avec l'unité de la famille, 
et la soumission de la volonté individuelle à celle du ;;;//' et se 
sont résumées dans la famille patriarcale, la propriété commune, 



44 DEUX NATIONALITES RUSSES 

la responsabilité des villages, où rinnocent répondait pour le cou- 
pable, où le laborieux travaillait pour le paresseux. 

On voit jusqu'à quel point ces idées sont enracinées dans la 
mentalité grande-russienne. -dans le fait que lors de l'affranchis- 
sement des serfs et de l'organisation des paysans, les Grands- 
Russiens les ont défendues en se fondant sur les antiques prin- 
cipes slavianophiles et sur le socialisme français à la mode. 

Pour rUkranien. rien n'est plus pénible, plus détestable que 
cet ordre de choses, les familles petites-russiennes se séparent 
aussitôt qu'elles sentent le besoin d'une vie à part. La tutelle des 
parents sur leurs enfants adultes paraît à l'Ukranien une tyrannie 
intolérable. 

L'autoritarisme des aînés sur les cadets, des oncles sur les 
neveux, éveille chez eux une haine constante. La parenté dispose 
fort peu chez nous à l'accord et à l'amour mutuel : au contraire, 
souvent des gens modestes, doux, aimables, sont séparés par des 
discordes implacables de leurs proches. Les disputes entre proches 
parents sont tout à fait communes dans la classe supérieure 
comme dans la classe inférieure. Au contraire, chez les Grands- 
Russiens. la parenté fait qu'un homme se montre souvent plus 
aimable, plus doux, plus juste envers les autres membres de la 
famille, même si cette homme ne se distingue pas par ses qua- 
lités envers les étrangers. Dans la Russie méridionale, pour con- 
server l'amour et la concorde entre les membres d'une famille, il 
faut les séparer afin qu'ils aient le moins de rapports possibles 
les uns avec les autres. 

Le devoir mutuel basé, non sur le consentement .libre, mais 
sur la nécessité inéluctable pèse au Petit-Russien. tandis que chez 
leGrand-Russien. il calme plus que tout autre chose ses désirs 
personnels et les tranquillise. Le Grand-Russien par obéissance au 
devoir est prêt à se forcer à aimer ses proches, même s'ils ne lui 
sont pas sympathiques, à s'abaisser devant eux, par cela seul 
qu'ils sont consanguins, ce qu'il ne ferait pas par persuasion : il 
est disposé à faire des sacrifices pour eux. tout en reconnaissant 
qu'ils ne le méritent pas. 

Le Russe méridional est. paraîtrait-il. plutôt prêt a ne plus 
aimer son prochain, par cela seul qu'il est son parent, moins tolé- 
rant de ses faiblesses que de celles, d'un étranger et en général 
chez lui la parenté tend non a fortifier les bonnes dispositions 



NICOLAS KOSTÛMAROFF 



4S 



mutuelles mais- à les ébranler. Certains Grands-Russiens ayant 
acheté des propriétés en Ukraine pensaient introduire dans les 
familles petites-russiennes la cohésion grande-russienne et amener 
la suppression du parcellement ; le résultat était des scènes 
affreuses : non seulement les frères étaient toujours sur le point 
d'en venir aux mains, mais les fils mêmes traînaient leurs pères 
par les cheveux pour les mettre à la porte. Plus le, principe de 
l'autorité de la famille et de la force du lien de parenté pénètre 
dans la vie, plus il lui nuit. 

L'Ukranien est un fils respectueux quand ses parents lui lais- 
sent une liberté complète ; eux-mêmes dans la vieillesse se sou- 
mettent à sa volonté ; il est bon frère quand il vit avec son frère 
comme un voisin, n'ayant avec lui rien de commun, rien d'insé- 
parable. La règle : A chacun son bien î s'observe dans les familles ; 
un adulte ne mettra pas le vêtement d'un autre niembre, même 
les enfants gardent strictement ce qui est à eux. En Grande-Russie, 
chez les paysans souvent deux sœurs ne savent pas quelle est 
leur fourrure et les enfants n'ont pas la moindre idée de propriété 
particulière. 

La propriété communale de la terre et la responsabilité per- 
sonnelle pour le mir sont aux yeux du Petit-Russien un esclavage 
tout à fait intolérable et une abominable injustice. Ne rien oser 
nommer sien, être esclave d'une idée abstraite de tnir. être res- 
ponsable d'un autre sans qu'on le désire, tout cela est opposé a 
la nature et au passé de l'Ukranien. La Hromada petite-russienne 
(commune) n'est pas du tout le mir russe. La Hromada est une 
réunion volontaire des gens, y entre ou en sort qui veut ; comme 
chez les Cosaques zaporogues tous pouvaient à leur guise entrer 
dans la société ou s'en retirer. 

D'après l'idée populaire chaque membre de la Hromada est 
un personnage particulier, un propriétaire indépendant ; ses obli- 
gations envers la Hromada se bornent a la sphère des rapports qui 
établissent un lien entre ses membres pour la défense mutuelle 
et le profit de chacun, tandis que. d'après les idées grandes- 
russiennes. le inir est l'expression abstraite de la volonté géné- 
rale, qui absorbe la personnalité individuelle de chacun. La prin- 
cipale différence ici vient naturellement de la communauté agraire. 
Dès lors que le membre du mir ne peut donner à la portion de 
la terre qu'il cultive le nom de propriété il n'est plus un homme 



46 DEUX NATIONALITES RUSSES 

libre. L'organisation du mir est une restriction, cest pourquoi la 
forme du mir introduite par l'autorité a pris l'esprit et l'idée do- 
minante en Grande-Russie ; elle était enracinée au fond de la vie 
populaire: cette organisation dérivait naturellement de la tendance 
à la concentration, à l'unité sociale et gouvernementale qui forme, 
comme nous l'avons montré, le caractère distinctif des Grands- 
Russiens. La propriété rurale privée sort par ce moyen légal de la 
philosophie sociale grande-russienne. Toute la société remet son 
sort au représentant de son autorité, a la personne que Dieu a 
placée a la tète de la société et par conséquent tout lui doit obéis- 
sance. Ainsi tout lui appartient sans conteste comme au repré- 
sentant de la divinité: de là aussi l'idée que tout vient de Dieu et 
du tsar. Or, devant le tsar et devant Dieu tous sont égaux. Mais 
comme Dieu élève, récompense l'un et punit, humilie l'autre, • 
ainsi agit le tsar qui accomplit sur la terre la volonté divine. 

C'est ce qu'exprime le proverbe russe : roJoiiiê divine, juge- 
ment du tsar. De là le peuple a supporté, sans murmurer même, 
ce qui semblait passer la mesure de la patience humaine comme 
par exemple les atrocités de «Jean le cruel». Le tsar faisait ce qui 
était injuste et méchant, néanmoins il était l'instrument de la' 
volonté divine. S'opposer au tsar même inique c'était s'opposer à 
Dieu, c'était un péché inutile parce que Dieu enverrait des maux 
encore plus grands. Ayant un pouvoir incontesté sur la société, 
le tsar est le goçoudar. c'est-à-dire le propriétaire absolu de tout 
l'empire. Le mot goçoudar indiquait justement le propriétaire ■ 
ayant le droit a sa guise de disposer de tout ce qui est dans l'état 
comme de son bien propre. C'est pourquoi les Novgorodiens, 
élevés dans d'autres principes que les Grands-Russiens et appar- 
tenant de plus à une autre nationalité, furent si révoltés quand 
Jean 111 eut la fantaisie de changer l'ancien titre de Gospodine en 
celui de Goçoudar. Gospodine représentait un personnage revêtu 
de l'autorité, et à qui on devait le respect, mais Goçoudar c'était 
un être dont on ne pouvait discuter l'autorité, il était unique, 
comme il l'était l'unique possesseur de tout : Jean voulait se pro- 
clamer goçoudar à Novgorod et rêvait de remplacer en sa personne 
Novgorod-la-Grande. qui jusqu'alors avait été le seul goçoudar 
(c'est-à-dire que le peuple de Novgorod avait été souverain), 
comme dans la Giande-Russie le Grand-Duc remplaçait la volonté 
de toute la nation. Etant le créateur autocratique des conditions 



NICOLAS KOSTO.MAROFF 



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sociales, le goçoudar faisait tout et entr'autres faisait cadeau de 
terres pour récompenser les services rendus. Ainsi, la terre appar- 
tenait, d'après les anciens principes au mir, c'est-à-dire à toute la 
sociétéi à la collectivité, mais celle-ci ayant abandonné ce droit 
entre les mains du monarque, celui-ci en accordait l'usufruit à 
certaines personnes que le goçoudar voulait récompenser ou 
élever. 

Nous disons usufruit parce qu'en réalité ce don n'avait pas 
la signification exacte de propriété. Ce qui était donné par le tsar 
pouvait .être repris par lui et donné à une autre personne, ce qui 
arrivait assez souvent. Aussitôt que se formaient des rapports 
d'ouvriers au propriétaire terrien, celui-ci naturellement prenait le 
caractère de représentant du mir, comme le tsar était le représen- 
tant de la nation. Un serf unissait son sort à la dignité de gospo- , 
dine : la volonté du seigneur commença à remplacer sa propre 
liberté, de même que partout où il n'y avait pas de seigneurs cette 
liberté individuelle était absorbée par le mir. Chez les paysans 
appartenant à de grands propriétaires, la terre appartenait aux 
seigneurs qui la donnaient selon leur bon plaisir aux agricul- 
teurs. 

Chez les paysans de la commune, la terre était mise à la dis- 
position du mir en usufruit, et le mir. à sa guise, la" distribuait 
aux individus pour qu'ils la cultivassent. En Ukraine, où la vie 
historique s'était développée dilTeremment. l'idée du mir n'existait 
pas. Là les anciennes'idées du Vetché (c'est-à-dire l'idée de la lands- 
gemeinde. Noie du traducteur.) continuèrent à se développer et se 
rencontrèrent avec les idées polonaises qui avaient des ressemblan- 
ces avec elles, si plus tard elles ont changé c'est sous l'influence 
des idées de l'Europe occidentale. L'ancien droit de liberté indi- 
viduelle ne fut pas supprimé par la suprématie du pouvoir pu- 
blic, et l'idée de propriété indivise du sol ne fut pas réglée. Les 
idées polonaises n'introduisirent pas dans les idées de la vieille 
Russie d'autres changements que de' régler cette propriété. Chaque 
agriculteur était propriétaire indépendant de sa parcelle ; l'influence 
polonaise ne fit que le protéger contre tout abitraîre de la volonté 
populaire et auparavant elle était exprimée par la coopération de la 
société dans le sens d'union des personnalités libres et elle trans- 
forma la possession de facto, en propriété de droit. Ainsi elle 
élevait les ricKes et les influents, établissait une classe supérieure 



48 DEUX NATIONALITÉS RUSSES 

et plongeait dans Tesclavage la masse du pauvre peuple, mais ici 
le magnat ne représente pas la volonté du tsar et par elle celle du 
seigneur : 11 est propriétaire de droit ; pour parler plus simple- 
ment, son droit, c'est la force et l'antiquité de son origine. 

Là, le paysan ne pourrait donner à son maître aucune signi- 
fication de volonté divine, parce qu'il ne comprenait pas le droit 
abstrait, parce que lui-même s'en servait, il ne voyait pas en lui 
de représentant de Dieu puisque son maître était simplement un 
homme libre. Naturellement l'esclave à la première occasion vou- 
lait se rendre libre, tandis que dans la Grande-Russie il ne pouvait 
le désirer, car il voyait que son maître dépendait d'une autre per- 
sonne, comme lui dépendait de son maître. Dans la Russie méri- 
dionale, il était très rare qu'un serf fût bien disposé envers son 
maître, lui fût attaché d'un amour loyal, filial, comme il n'était 
pas rare de le voir parmi les paysans et les domestiques de la 
Grande-Russie ; parmi les Grands-Russiens on trouve des 
exemples touchants d'un serf, d'un domestique, d'un esclave 
dévoué de cœur et d'âme à son seigneur, même quand celui-ci 
n'y tenait pas. 11 défend le bien seigneurial comme s'il était à lui. 
il se réjouit quand le seigneur ambitieux reçoit des honneurs. 
Nous avons rencontré de ces serfs, auxquels on avait confié les 
intérêts seigneuriaux. C'était de parfaits coquins, trompant tout le 
monde, mais au profit de leur maître, envers leL'iuels ils étaient 
des hommes probes et droits. 

Au contraire, les Ukraniens s'excusent au moyen du pro- 
verbe : De quelque manière qu'on nourisse le loup, il regarde 
toujours la forêt (chaussez le naturel, il revient au galop). Quand 
le serf ne trompe pas son maître, c'est qu'il ne trompe personne, 
mais s'il a goûté à la tromperie, il trompera avant tout son 
maître. Combien de fois il est arrivé d'entendre des plaintes con- 
. tre les Ukraniens de la part de propriétaires, Grands-Russiens 
d'origine, qui avaient acheté des terrains dans l'Ukraine. En vain, 
par de bons traitements, de la justice, ils s'efforçaient de s'atta- 
cher leurs vassaux ; les travaux du seigneur étaient toujours 
exécutés à contre-cœur, c'est pourquoi dans les classes supérieures 
on est persuadé que les Ukraniens sont des paresseux. « Ni sin- 
cérité, ni attachement >>. La crainte agit beaucoup plus sur eux, 
c'est pourquoi de bons maîtres devenaient cruels. Ordinairement 
ils s'efforçaient d'entourer leur personne de Grands-Russiens et ne 



NICOLAS KOSTÛMAROFF 



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gardaient que des rapports très éloignés avec des paysans ukra- 
niens comme s'ils étaient chez un peuple étranger. Cest ce qui arri- 
vait et encore pire pour un Petit-Russien dans le mir russe. Quand 
au reproche de paresse qu'on fait aux Ukraniens il vient de cir- 
constances qui sont étrangères à sa nature, celle du servage et 
du droit communal. Ce dernier s'exprime pour rUkranie:\ (qui 
n'est pas enchaîné par la propriété communale) comme un tas 
de conditions diverses qui limitent la libre disposition de sa per- 
sonne et de son bien. En général ce reproche de paresse n'est 
pas juste, on peut même remarquer que l'Ukranien, par nature, 
est plus laborieux que le Grand-Russien et il le montre chaque fois 
qu'il trouve une libre issue à son action. Tout autre est le rapport 
de la nationalité ukranienne avec la polonaise ; si l'Ukranien est 
beaucoup plus éloigné du Polonais par la langue, il en est beau- 
coup plus rapproché par ses qualités nationales et par les bases 
de son caractère ; il n'existe pas entre les Polonais et les Ukra- 
niens cette opposition que nous avons, vue entre les Grands- 
Russiens et les Ukraniens, ni dans le côté extérieur, ni dans le 
côté intérieur de la vie. 

Au contraire si l'on cherchait à exprimer les différences fonda- 
mentales entre les Polonais et les Grands-Russiens, il faudrait 
répéter la même chose pour les Ukraniens. Pourtant, malgré une 
telle ressemblance, il y a un abîme entre ces deux peuples, un 
abîme sur lequel il n'est pas possible de construire un pont. Les 
Polonais et les Russes méridionaux sont comme deux branches 
très rapprochées mais qui s'étendent dans des directions contrai- 
res ; les uns ont établi chez eux le pantswo. les autres le mou- 
jitzstwo, ou pour parler plus simplement un peuple est profon- 
dément aristocratique, l'autre profondément démocratique. Mais 
ces termes ne conviennent pas exactement à notre histoire et à 
notre vie. car l'aristocratie polonaise est trop démocratique, tandis 
que, par contre, la démocratie ukranienne est trop aristocratique. 
Là, la classe aristocratique cherche l'égalité dans sa classe : ici le 
peuple égal en droit et en situation élève des personnages émi- 
nents qu'ensuite il s'efforce d'engloutir dans sa masse, là la féo- 
dalité n'a jamais pu prendre pied dans l'aristocratie polonaise ; 
l'aristocratie ne permet pas que l'un soit plus élevé que les autres. 
D'un autre côté, le peuple ukranien, après avoir fondé sa société 
sur la base de la plus complète égalité, ne put la conserver et 



;0 DEUX NATIONALITES RUSSES 

l'affermir de telle façon que des personnages et des familles ne 
puissent s"élever et chercher à obtenir la prééminence et le pou- 
voir sur la masse du peuple. La masse aussi se soulevait contre 
eux et tantôt par un sourd mécontentement, tantôt par une rébel- 
lion ouverte. 

Regardez l'histoire de Novgorod au nord, et celle de l'Het- 
mantchina au sud. le principe démocratique de l'égalité de tous 
sert de doublure, mais constamment des couches supérieures 
s'élèvent du peuple et la masse s'émeut et les force à re- 
prendre leur place : bien des fois la plèbe, au son excitant de 
la cloche du wetsché, détruit et incendie la rue Prussienne, 
nid des Boyards: là aussiplusieurs fois la foule démolit les mai- 
sons des hommes distingués et pourtant la rue Prussienne ne 
disparaît pas de Novgorod, ni les supérieurs de l'Ukraine des 
deux côtés du Dniepre. Ici et la cette lutte ruine l'édif.ce social et 
le donne en pâture à une nationalité plus tranquille comprenant 
mieux la nécessité d'une organisation solide. 

Il est remarquable que le peuple conserve longtemps et par- 
tout les habitudes traditionnelles et les caractères de ses aïeux. 
Dans les territoires de la mer Noire, dans la nouvelle patrie des 
Zaporogues après la destruction de la Setche, les choses se pas- 
saient comme anciennement dans la Petite-Russie. Dans les com- 
munes se distinguaient certaines personnalités qui se construisaient 
de belles demeures particulières. Dans l'organisation villageoise, 
les choses se passent de même encore à présent dans la Russie 
méridionale. Au-dessus de la masse s'élèvent des familles riches 
qui cherchent à la dominer, c'est pourquoi la masse les déteste : 
mais cette masse ne comprend pas qu'on puisse priver un homme 
de son indépendance, on ne voit pas l'individu absorbé dans la 
collectivité. Chacun hait le riche, l'homme connu, non qu'il ait 
dans la tête quelque utopie égalitaire, mais, tout en lui portant 
envie, il est fâché de ne pas être comme lui. Le destin de l'Ukraine 
était tel que toute personne qui s'élevait de la masse perdait ordi- 
nairement même sa nationalité : anciennement on devenait Polo- 
nais, à présent on devient Grand-Russien : la nationalité ukranienne 
a toujours été et reste encore le partage de la plèbe. Lorsque le 
sort protège des personnes qui s'élèvent au-dessus de la masse, 
elle les absorbe de nouveau et les prive de la prééminence 
acquise. 



NICOLAS KOSTOMAROFF 5 I 

Dans la nationalité, polonaise, le contraire arrive. La les 
personnages sortis de la masse, s'ils sont Polonais, ne changent 
pas de nationalité, ne reculent pas mais forment une classe ferme. 
L'histoire à rattaché les Polonais aux Ukraniens de telle façon 
qu'une bonne partie de la noblesse polonaise n'est formée que 
d'Ukraniens renégats qui. par la force des circonstances favorables 
pour eux, se sont élevés au-dessus de la masse. De là l'idée que 
la nationalité ukranienne est celle des esclaves, des paysans. Cette 
idée existe encore et se voit dans les essais de soi-disant rappro- 
chement avec nous. Les Polonais, en parlant de fraternité et 
d'égalité, se montrent encore des seigneurs. Avec certaines for- 
mes d'expression, ils nous disent : « Soyez Polonais, nous vou- 
lons vous faire des seigneurs vous qui n'êtes que des moujiks. > 
Et dans des intentions libérales et honnêtes, croyons-nous, ils 
disent en réalité la même chose. S'il ne s'agit pas de l'asservisse- 
ment et de l'écrasement de notre peuple matériellement, il est 
pourtant clair et évident qu'ils désirent nous écraser spirituelle- 
ment, poloniser notre langue, le trésor de nos idées, notre natio- 
nalité, absorber tout cela dans la nationalité polonaise, c'est ce 
que nous voyons si clairement en Galicie. C'est une dure vérité, 
mais c'en est une. Dieu veuille qu'il en soit autrement. 



Remarqlie des Editeurs : 

Par suite de l"omission de quelques mots dans l'impression de la remarque 
du rédacteur, à la première page de la traduction de l'article de M. Kostomaroff: 
«Deux nationalités russes >^ cette remarque a changé complètement de sens. 

Il y est dit : « Sous ce titre un peu ironique, Kostomaroff publia... ». 

A la place de ces mots il faudrait lire : « Sous ce titre, en comparaison avec 
le<: temps actuels, un peu ironique, Kostomaroff publia...». 

Cette remarque voulait dire que la question des deux nationalités russes, 
d'après les recherches historiques récentes, et les progrès de la vie nationale des 
Ukraniens et aussi à cause des rapports hostiles entre les Ukraniens et les Russes, 
dans le passé et aux temps actuels, paraît en quelque sorte un anachronisme. Mais 
pour Kostomaroff les mots : Deux nationalités russes, contenaient toute une con- 
ception politique et nationale, qu'à présent fort peu d'Ukraniens partagent. 



Bibliothèques 

Université d'Ottawa 

Echéance 



Libraries 

University of Ottawa 

Date Due 



Al^Ki 01987 



APR241967 



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